Pour une petite histoire du musée des moulages des pathologies dermatologiques de l’hôpital Saint-Louis
À l’attention de nos lecteurs : cet article contient des images évoquant des maladies de peau qui peuvent heurter la sensibilité de certains.
« On croirait véritablement voir du sang, des muscles, des ulcères sous la diaphanéité de la peau »1. Conçu par l’architecte Claude Vellefaux et l’ingénieur du roi Claude Chastillon entre 1607 et 1611 dans le Xe arrondissement de Paris, l’hôpital Saint-Louis abrite une collection étrange : “Toute ville qui se respecte aujourd’hui a son musée. Notre Cité de misère [l’hôpital Saint-Louis] a le sien, et ce musée est bien le plus curieux et le plus effroyable qui soit »2
Ce sont les besoins et l’état de la science, qui motivent le dermatologue Alphonse Devergie (1798-1878)3 à imaginer un musée consacré aux affections de la peau au sein de l’hôpital Saint-Louis afin de pallier aux besoins pédagogiques des étudiants en médecine. Il présente la genèse de son projet dans une lettre adressée au directeur de l’administration des hôpitaux le 30 avril 18664.
« Monsieur le Directeur,
J’ai fait une ouverture à M. Husson, relativement à mon projet de musée à l’hôpital Saint-Louis. Il m’a répondu qu’aussitôt qu’il aurait un moment il se rendrait à l’hôpital pour y faire choix d’un emplacement. Je persiste à croire que le grand amphithéâtre est le seul local convenable. Le musée deviendrait ainsi un utile enseignement pour les élèves du dedans et du dehors. Les dessins et les bosses seraient enfermés dans des armoires grillées. Il suffirait qu’elles eussent 20 à 25 cent. de profondeur. On pourrait, sans inconvénient, supprimer la fenêtre du milieu qui donne sur le jardin. »
Le 5 août 1889, lors du premier congrès international de dermatologie au musée des moulages5, celui-ci est inauguré dans le pavillon imaginé par Devergie. C’est Louis-Ernest Peyron (1836-1908), alors directeur de l’Assistance Publique, qui, aux côtés de médecins influents français et étrangers, prononce le discours d’inauguration du lieu6. La grande majorité des moulages est réalisée par Jules Baretta (1833-1923) dès 1867, alors spécialisé dans les moulages de fruits en carton-pâte7. Le dermatologue Dr. Lallier se tourne vers l’artiste-mouleur pour la réalisation des cires dermatologiques. Chargé d’illustrer d’après nature – et sur nature – les différentes lésions dont peut souffrir la chair, Baretta propose près de trois mille cinq cent moulages. Après 1913, plusieurs artistes succèdent à Baretta : Cordenot (quatre moulages), Niclet (quatre cent quatre-vingts moulages), Couvreur (vingt moulages) et Littré (trois cent quatre-vingt-neuf moulages)8. Le dernier moulage est terminé en 1958. Cet ensemble composé de quatre mille neuf cent cinquante-deux pièces9 s’étend dans cent soixante-deux vitrines disposées le long des murs, au premier étage du pavillon, dans un espace de 420 m2 qu’il partage avec la bibliothèque Henri-Feulard. L’étudiant, le médecin ou le curieux est donc aujourd’hui invité à découvrir une muséologie sensiblement identique à la disposition d’époque.


Fig. 1 : Baretta, Jules, Epithéliomes du nez et de la région temporale sur kératose sénile, homme âgé de 48 ans.
Fig. 2 : Baretta, Jules, Naevocarcinome, tumeurs métastatiques du tronc, cancer mélanique, 1875.
Photos : Université Paris Cité
Jules Baretta, artisan mouleur et futur conservateur du musée (nommé en 1884) met ainsi son talent au service du Dr. Lallier. Le mouleur prouve ses qualités de praticien et sa capacité à reproduire à l’identique ce qu’il observe. Lorsque son travail pour l’hôpital Saint-Louis est mentionné, les observations sont élogieuses : « Forme, grandeur naturelle, coloris morbide le plus parfait, en un mot, reproduction aussi complète et aussi vraie que possible du malade et de la maladie : tel fut, grâce à un travail des plus assidus, le succès auquel est arrivé M. Baretta, le mouleur du musée. »10 ou encore « Le mouleur officiel de l’Assistance publique, procède en effet du peintre et du sculpteur, en même temps du chimiste, puisque c’est lui qui a inventé la matière imputrescible dont il se sert pour exécuter des pièces anatomiques d’une perfection qui défie toute concurrence. »11 Les pièces de Jules Baretta sont par ailleurs montrées à l’Exposition de Paris en 1878. Le Docteur Montano souligne l’exception de la qualité des moulages :
« En terminant cette rapide revue de la médecine au Champ-de-Mars, nous devons appeler l’attention de ceux de nos lecteurs qui s’intéressent aux sciences naturelles sur les moulages d’anatomie pathologique de M. Baretta. Ces pièces composées pour l’incomparable musée de l’hôpital Saint-Louis, sont d’une perfection telles qu’examinées à la loupe elles montrent tous les détails que le même instrument permettrait de voir sur le sujet lui-même. Tous les modèles sont également parfaits, et si nous signalons ici celui qui porte le n° 384, c’est que nous avons longuement observé le sujet moulé par M. Baretta, et que nous pouvons affirmer en connaissance de cause la surprenante fidélité de la reproduction. »12

Collection pédagogique / collection d’art
Le musée des moulages des maladies dermatologiques rassemble exactement quatre mille neuf cent cinquante-deux pièces, classées par pathologies, elles-mêmes triées par ordre alphabétique. Pour une observation plus aprofondie des détails techniques et pièces et une analyse médicale et artistique de ces dernières, nous renvoyons à l’article de Fabien Noirot, spécialiste du moulage sur nature “retouché”, « Jules Baretta et les secrets du moulage pathologique au XIXe siècle ».13 Dans son travail, Noirot se concentre en particulier sur la cire n° 1364, un épithéliome du nez développé sur un lupus tuberculeux ancien. Cet ensemble est initialement un réel support pédagogique. On sait que les étudiants en médecine s’y rendent aux côtés de leurs enseignants pour observer « chacune des idiosyncrasies du mal, relevées par le dermatologue »14. Ces outils sont nécessaires à l’enseignement des disciplines dermatologiques. D’un côté, sont rassemblés les cas les plus éloquents de lésions uniques et rares, bien souvent indescriptibles ; d’un autre côté, une base d’images d’une telle ampleur est inédite. La sollicitation d’outils céroplastiques15 est ici justifiée et pertinente, surtout lorsque le plasticien maîtrise avec une telle précision la surface humaine et ses tourments. Ces outils pédagogiques témoignent des progrès de la médecine et en particulier dermato-vénérologie16 dans son enseignement et dans sa quête de « reconnaissance en tant que spécialité médicale »17.
Près d’un siècle plus tard, en 1992, la collection est classée à l’inventaire des monuments historiques. Aujourd’hui encore, ce lieu est fréquenté par le public étudiant, non plus exclusivement en médecine, mais aussi en Beaux-Arts, en histoire, en histoire de l’art, en animation 3D. Tous en tirent les enseignements appliqués à leur discipline. –

Musée des moulages des pathologies dermatologiques
de l’hôpital Saint-Louis,
1 Avenue Claude Vellefaux, 75010,
Porte 14, secteur gris
Bibliographie :
Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (dir.), Patrimoine hospitalier, un parcours à travers l’Europe, Paris, éditions du patrimoine, p. 26.
ANONYME, « Échos et nouvelles », La Petite République, 8 août 1889, p. 1.
DEVERGIE, Alphonse, Musée de l’hôpital Saint-Louis, G. Masson, Paris, 1866.
LOUMEAU, M. E., « À propos des moulages de Baretta », Gazette Hebdomadaire des sciences médicales, 1er février 1914, p. 56.
NOIROT, Fabien, « Jules Baretta et les secrets du moulage pathologique au XIXe siècle », Histoire des sciences médicales, tome XLVIII, n° 2 – 2014. URL : https://numerabilis.u-paris.fr/ressources/pdf/sfhm/hsm/HSMx2014x048x002/HSMx2014x048x002x0203.pdf
MONTANO (dr.), « La médecine à l’Exposition », La Gazette, 6 septembre 1878, p. 2.
PRADIER, Isabelle, Rapport de conservation-restauration de 112 moulages dermatologique en cire, juin 2022.
ROGIER-MILÈS, Léon, La cité de misère, Paris, Flammarion, non daté.
Hôpital Saint-Louis AP-HP, « Découvrez le musée des moulages ! », en ligne, URL : https://hopital-saintlouis.aphp.fr/le-musee-des-moulages-de-lhopital-de-saint-louis/
« Le musée de l’hôpital Saint-Louis. Exposition virtuelle de la BIU Santé », en ligne, URL : https://numerabilis.u-paris.fr/expositions/stlouis/fr/debut.htm
Image de titre : Paris, Hôpital Saint-Louis, carte postale, début XXe siècle, musée Carnavalet, Paris.
- ROGIER-MILÈS, Léon, La cité de misère, Paris, Flammarion, non daté, p. 165. ↩︎
- Ibid., p. 155. ↩︎
- Lui-même possède une collection d’aquarelles dermatologiques composée de 37 planches réalisées par Charles Stoeber dont il fait don à l’APHP lors de son départ à la retraite en 1866. ↩︎
- DEVERGIE, Alphonse, Musée de l’hôpital Saint-Louis, G. Masson, Paris, 1866, p. 6. ↩︎
- Dans le cadre de l’Exposition Universelle. ↩︎
- ANONYME, « Échos et nouvelles », La Petite République, 8 août 1889, p. 1. ↩︎
- On peut par ailleurs retrouver un de ses fruits au détour d’une vitrine. ↩︎
- PRADIER, Isabelle, Rapport de conservation-restauration de 112 moulages dermatologique en cire, juin 2022. ↩︎
- L’ensemble est complété par plusieurs collections données à l’AP-HP, telles que les collections Péan, Parrot ou Fournier. ↩︎
- DEVERGIE, Alphonse, Musée de l’hôpital Saint-Louis, G. Masson, Paris p. 8. ↩︎
- ROGIER-MILÈS, Léon, op. cit., non daté, p. 164. ↩︎
- MONTANO (dr.), « La médecine à l’Exposition », La Gazette, 6 septembre 1878, p. 2. ↩︎
- NOIROT, Fabien, « Jules Baretta et les secrets du moulage pathologique au XIXe siècle », Histoire des sciences médicales, tome XLVIII, n° 2 – 2014. URL : https://numerabilis.u-paris.fr/ressources/pdf/sfhm/hsm/HSMx2014x048x002/HSMx2014x048x002x0203.pdf ↩︎
- ROGIER-MILÈS, Léon, op. cit., p. 157 ↩︎
- La céroplastie est l’art du modelage de la cire, qui bien souvent est utilisé afin de reproduire l’anatomie humaine le plus fidèlement possible. ↩︎
- Il s’agit de la discipline médicale se consacrant aux pathologies dermatologiques en lien avec une maladie sexuellement transmissible. Notons que la collection de Saint-Louis est la plus vaste collection consacrée à la syphilis. ↩︎
- « Le musée de l’hôpital Saint-Louis. Exposition virtuelle de la BIU Santé », en ligne, URL : https://numerabilis.u-paris.fr/expositions/stlouis/fr/debut.htm ↩︎






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