L’École des Arts Joailliers consacre sa nouvelle exposition – plusieurs fois repoussée – aux bijoux portés depuis le XVIIIe siècle par les comédiens et comédiennes de la troupe de la Comédie française. Dans l’hôtel de Mercy-Argenteau, ouvert au public pour la première fois, l’École continue sa politique de promotion de l’art joaillier dans une mise en scène intimiste et précieuse. Explorant souvent des sujets inédits et peu abordés dans le monde des musées et de la recherche, ces expositions – soutenues par la marque Van Cleef & Arpels – affirment leur volonté d’ancrer historiquement l’artisanat du bijou et d’en explorer les diverses pratiques et utilisations.

Fig. 1 : L’exposition Les Bijoux de scène dans l’ancienne salle des fêtes de l’hôtel Mercy-Argenteau.

Art de l’éphémère mais surtout de la supercherie, art du paraître aussi, le théâtre entretient des liens spécifiques avec la création joaillière. L’exposition souligne de fait le côté ambigu et paradoxal du bijou de scène. « Aux confins du vrai et du faux », les parures portées par les comédiens et comédiennes sont souvent faites de matériaux d’imitation, de verreries colorées en guise de pierres précieuses, de strass en lieu et place de diamants, de cuivre recouvert de peinture dorée pour imiter l’or. Et c’est là toute la richesse de cette exposition qui met en lumière ces bijoux en « toc » – qui aurait imaginé que l’École des Arts Joailliers puisse soutenir la pacotille ? – en soulignant leur qualité et les recherches ayant procédé à leur réalisation.

Fig. 2 : Couronne de Mlle Raucourt dans le rôle de Cléopâtre, vers 1807, alliage cuivreux doré, perles soufflées, verre au plomb et textiles

La question du vrai et du faux ne se limite pas aux matériaux utilisés, au contraire, c’est tout un ensemble de problématiques qui sont soulevées pour le public. Quid par exemple de la réplique ? Une petite épée en deux exemplaires appartenant à Talma, l’acteur fétiche de Napoléon, questionne ainsi l’idée d’original et de copie. L’original, offert à l’acteur par Robert William Elliston, a pu lui servir d’objet d’apparat dans la vie quotidienne. La réplique, moins travaillée, moins fine, a été commandée par Talma pour l’utiliser sur scène comme accessoire de théâtre. Les bijoux utilisés sur scène devaient répondre à des exigences pratiques d’où l’utilisation de matériaux moins précieux et plus résistants.

Fig. 3 : Glaive d’apparat de Talma (à gauche), 1825, métal doré et verres à paillons-miroir, et sa réplique (à droite), vers 1825, alliage cuivreux

Les bijoux de théâtre, qui cherchent progressivement à répondre à une certaine « véridicité » historique, interrogent par ailleurs le rapport à l’imitation. Les mises en scène du XIXe siècle tendent en effet à vouloir ancrer les tragédies dans la Grèce antique. Ce souci historique se matérialise dans les parures qui sont alors créées en s’inspirant en partie de recherches étayées mais aussi en interprétant, en imaginant et en fantasmant beaucoup. Le cas des bijoux réalisés pour des pièces « orientalistes » est emblématique des interprétations libres et faussées de la joaillerie des autres pays et des autres époques : les mêmes bijoux sont portés dans des scènes censées se dérouler aussi bien en Chine qu’en Turquie.

Fig. 4 et Fig. 5 : Pectoral de Mounet-Sully dans le rôle de Joad (Athalie), 1892, alliage cuivreux doré, textile, cabochons de verre facetté sur paillons. Ce bijou, dans un souci de véracité historique, s’inspire des descriptions du pectoral porté par le grand prêtre Aaron du Temple de Jérusalem présentes dans l’Ancien Testament.

L’exposition interroge finalement sur la valeur de ces bijoux. S’ils sont « faux » comment peuvent-ils être précieux ? Leur qualité technique apporte une part de la réponse. Les bijoux fabriqués par René Lalique – les bijoux Art Nouveau ont très souvent la part belle des expositions de l’École des Arts Joailliers d’ailleurs – pour la comédienne Sarah Bernhardt illustrent bien le fait que le matériau ne fait pas tout mais que la technicité et l’invention y sont pour beaucoup. Mais finalement, et c’est bien là tout le propos et le but de cette exposition, « la préciosité se mesure à l’histoire que les bijoux racontent ». Et les histoires racontées par ces bijoux de scène valent amplement le détour.

« Bijoux de scène de la Comédie française »
École des Arts Joailliers, Paris
Du 13 juin au 13 octobre 2024

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