L’art vidéo invite à voir en double. Il y a un.e spectateur.ice et une surface. Dans les films, on conçoit bien souvent la question du double avec la doublure (body double)1, l’acteur.ice face à son jeu. C’est aussi parfois le remake, avec Brian de Palma qui reprend Blow Up (1966) pour réaliser Blow Out (1981). On pense également à David Lynch qui a créé Twin Peaks (1990), narrant l’histoire de deux mondes parallèles. C’est aussi le duo d’actrices dans Mullholland Drive (2001) du même auteur. L’artiste vidéaste Brice Dellsperger traite également la question du double dans sa série Body Double. Vous n’êtes pas sans savoir que les initiales de Brice Dellsperger et de Body Double sont doublement les mêmes (B.D). Pourtant, Brice Dellsperger est unique par sa pratique.

Représenté par la galerie « Air de Paris », Brice Dellsperger est un artiste vidéaste, également enseignant à l’École Nationale des Arts Décoratifs depuis 2004. La série des Body Double regroupe trente-neuf vidéos distinctes. Alors qu’il était encore étudiant à la Villa Arson, il réalise sa première vidéo en 1994. L’idée lui vient de son admiration pour le réalisateur Brian de Palma, plus particulièrement des films Dressed to Kill et Body Double, ce dernier donnant son nom au futur projet de l’artiste.  

Fig. 1 : Vue d’une installation de Body Double 35, 2017, (C) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. Grand Palais Rmn / Audrey Laurans

Dellsperger souhaite mêler à la fois son attrait pour l’art contemporain et le cinéma, se rapprochant de l’idée d’une performance filmée. Le principe est le suivant : pour chaque vidéo, l’artiste sélectionne un film qu’il épluche et réduit afin d’en produire une vidéo de quelques minutes. Il prend pour point de départ son répertoire personnel constitué par exemple des films de Stanley Kubrick, David Lynch, Gus van Sant et surtout Brian de Palma. Dellsperger choisit l’extrait et le tord, le modifie pour en faire son œuvre propre. Les seuls éléments conservés de la version originale sont les dialogues, la voix des acteur.ices, parfois la bande-son et les intentions de jeu, le reste lui appartient . Les individus incarnant les personnages ne sont pas des acteurs de formation, mais des artistes performeurs et plasticiens. Inspiré par les drag shows vus dans sa jeunesse et par la pratique du « lipsync »2, Brice Dellsperger n’hésite pas à favoriser le contre-emploi et à multiplier les séquences où les personnages féminins sont joués par des hommes. Le décalage et le brouillage des genres est assumé, puisqu’il ne souhaite pas taire ce qui apparaît comme la « masculinité » des performeurs. La musculature de Jean-Luc Verna, performeur participant à multiples reprises aux Body Double, n’est nullement camouflée. Une autre particularité réside dans l’effectif des vidéos, puisque Brice Dellsperger choisit la plupart du temps de faire incarner plusieurs rôles à un même performeur. Le décalage se rapproche du comique et de la parodie. L’artiste préférera toutefois l’emploi du terme « pastiche » pour qualifier sa pratique, qui relèverait davantage de l’hommage plutôt que de la moquerie3.

Fig. 2 : Le mur des neuf soeurs, tiré du film Xanadu de Robert Greenwald (1980)

Le cas de Body Double 35 (2017) est particulièrement illustratif de sa pratique. Brice Dellsperger décide d’adapter la comédie musicale Xanadu (1980) de Robert Greenwald.

Le film se déroule à Los Angeles et suit la vie de Sonny Malone, un jeune peintre décorateur qui peine à trouver l’inspiration. Il rencontre une femme dénommée « Kira », chimérique et insaisissable, qui provoquera par la suite sa rencontre avec un musicien retraité et désenchanté. Mus par un même instinct, les deux hommes décident de créer,  ensemble, un lieu de fête et de divertissement, situé dans un ancien hangar abandonné. Il se trouve que la mystérieuse Kira s’avère être Terpsichore, muse de la danse et une des neuf filles de Zeus. Sa présence narrative était justifiée par le seul besoin d’inspirer Sonny Malone et le musicien dans un nouveau projet artistique,  à savoir réhabiliter le hangar en un lieu d’effervescence. Le film est un échec commercial cuisant. Pourtant doté d’un budget conséquent, il est critiqué pour ses nombreux faux-raccords et pour la gaucherie des acteur.ices, jusqu’à être primé au Razzie Award de 1981, concours états-unien récompensant les pires films de l’année. 

Brice Dellsperger sélectionne la deuxième scène du film. Il s’agit d’une séquence muette mais musicale, moment où les neuf muses prennent vie depuis une fresque murale dans l’espace public, où elles étaient jusqu’alors seulement représentées. Une à une, elles s’extirpent de la surface plane pour rejoindre le monde réel dans une danse effrénée. 

La vidéo de Brice Dellsperger dure quatre minutes quinze. Elle a été co-produite par le Centre Pompidou, institution ayant alloué un espace pour produire l’œuvre. À la différence de l’œuvre originale, le vidéaste a décidé de changer la bande-son pour inclure à la place une musique composée par Les Dupont, « I’m Alive » avec le featuring de Julien Loko. Pour ce faire, c’est le danseur et performeur François Chaignaud qui est appelé à participer à la vidéo, dans laquelle il incarne les neuf muses dansantes en simultané, dont Kira. L’œuvre est rendue possible grâce à un long travail de pré-production et par le concours d’une technologie apte à reproduire les neuf silhouettes de François Chaignaud en simultané sur l’écran. Les mouvements de danse de la scène sont reproduits à l’exacte identique, rigueur qui a nécessité à Brice Dellsperger de créer un nouveau langage chorégraphique pour son performeur. La scène est inchangée, mais au lieu de sortir définitivement du mur, les muses y retournent. La vidéo est donc tournée en reverse4.

L’usage de la vidéo chez Dellsperger constitue, en outre, un moyen de faire un commentaire méta-cinématographique. Le spectateur, connaisseur du film original ou non, est nécessairement déstabilisé. Dans le premier cas, un temps d’adaptation s’impose pour reconnaître le film dont la vidéo est extraite. Dans le second, il s’agit d’une oeuvre proche de l’absurdité où le contre-emploi à tonalité totalement camp5 disperse le référentiel. Le décalage est généré par la synchronisation inexacte entre la voix originale et le play-back mais aussi les bugs et glitch présents dans la vidéo. Dellsperger brise l’illusion cinématographique et rapproche par conséquent le travail du/de la regardeur.euse. Au moyen du décalage, l’œuvre produit une fausseté, un déplacement assumé du cadre conventionnel de l’héritage du cinéma hollywoodien6. Par l’appui du dédoublement du performeur, Brice Dellsperger met à mal la structure de la famille nucléaire en évacuant la question du genre. Les relations entre les personnages importent désormais moins que la question de jeu en lui-même. Dans Body Double 35, Chaignaud se fausse, se pare de plusieurs perruques pour expliquer visuellement la différenciation entre les muses. L’individu et la cohérence ne comptent plus, le corps est au service du propos.

Le critique Eric Troncy parle d’une œuvre « purement charnelle » pour désigner le travail du vidéaste, la chair n’ayant pas de genre et le genre n’important plus chez Brice Dellsperger7. Ce ne sont plus des êtres humains, mais des êtres fantasmatiques, plus des remakes, mais des interprétations. Dans le même sillon, Dellsperger se considère non pas comme cinéaste, mais plutôt comme artiste plasticien. Il choisit une approche matérielle de la vidéo, il déforme le médium. Par ce biais-là, nous pouvons rapprocher le pastiche de Dellsperger à la pratique du pastiche postmoderne, effectué par des artistes comme Sherrie Levine8. Semblable à Cindy Sherman rejouant par la photographie une scène de Psychose d’Alfred Hitchcock, Brice Dellsperger reprend Xanadu, Twin Peaks, Star Wars ou encore Blow Out en nous interrogeant sur nos représentations préconçues et sur l’idée moderne de la narration. Pour cela, il convient de décentrer le regard. Alors, il semblerait que pour mieux voir, il faille peut-être voir double.

Body double 39 est la vidéo la plus récente, réalisée en 2024. L’œuvre était notamment visible au sein de l’exposition “Jalousies” (mai – août 2024) au Dortmunder Kunstverein de Dortmund, curatée par Rebekka Seubert. Il faut également noter la participation de Brice Dellsperger à plusieurs expositions collectives en 2024 dont “Lacan, quand l’art rencontre la psychanalyse” au Centre Pompidou-Metz (cur. Marie-Laure Bernadac et Bernard Marcadé) et “Daba Uzaklara” à la 6ème biennale de Mardin (cur. Ali Akay).

Bibliographie :

Brice Dellsperger, Marie-France Rafael, On gender performance, Les Presses du réel, 2020.

Marie Canet, Brice Dellsperger-Body Double, posture et talons hauts, Toastink Press, 2011.

Juliette Laissart, Body Double, le remake selon Brice Dellsperger : comment Dellsperger revisite Brian de Palma qui revisite Alfred Hitchcock, mémoire de recherche sous la direction de Térésa Faucon, 9 septembre 2022

Pascale Cassagneau, “Dans le laboratoire de Brice Dellsperger”, Le Fresnoy, 2010.

Sylvie Couderc, Brice Dellsperger dans ses rôles d’interprètes, acteur et metteur en scène, texte issu du colloque “l’interprète, entre traduction et création”, 2 décembre 2004.

Eric Troncy, “ambiguités”, URL : http://www.bricedellsperger.com/all_texts.htmlPascal Beausse, “la chambre rose”, URL : http://www.bricedellsperger.com/all_texts.html

  1. « Doublure », traduit de l’anglais. ↩︎
  2. « Synchronisation labiale », traduit de l’anglais. ↩︎
  3. Dellsperger, Brice, Rafael, Marie-France, On gender performance, Les Presses du réel, 2020, p. 7. ↩︎
  4. Juliette Laissart, Body Double, le remake selon Brice Dellsperger : comment Dellsperger revisite Brian de Palma qui revisite Alfred Hitchcock, mémoire de recherche sous la direction de Térésa Faucon, 9 septembre 2022, p. 96-97. ↩︎
  5. L’esthétique camp se retrouve entre autre dans l’extravagance du geste artistique, mais aussi dans le principe du travestissement et de la citation. À ce propos, voir : Sontag, Susan, « Notes on Camp », in, Cleto, Fabio (dir.), Camp : Queer Aesthetics and the Performing Subject : A Reader, Ann Arbor : University of Michigan Press, 1964, p. 53-65. ↩︎
  6. D. Brice, R. Marie-France, op.cit., p. 12. ↩︎
  7. Voir : Troncy, Éric, Ambiguités, bricedellsperger.com ↩︎
  8. Cassagneau, Pascale, “Dans le laboratoire de Brice Dellsperger”, Le Fresnoy, 2010. ↩︎

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