Des Théories au rôle de professeur à l’Académie Ranson et aux Ateliers d’art sacré, Maurice Denis n’a de cesse de formuler sa pensée esthétique afin de mettre au diapason ses émules. Paul Sérusier suit le même chemin en formulant, certes tardivement, une normalisation de ses principes artistiques dans l’ABC de la peinture. Comment l’artiste se mue-t-il en théoricien, prêchant à l’atelier la bonne parole qui est la sienne?

Alors qu’en 1908 meurt le père de Paul Ranson (1861 – 1909), principal pourvoyeur financier de la famille, l’Académie Ranson (Fig. 1) voit le jour, grâce à l’aide de ses amis les Nabis, afin de lui éviter la faillite. Cet établissement d’enseignement artistique a le dessein de former une jeune génération d’artistes tout en préservant leurs caractères individuels, une certaine forme de liberté plastique et d’expression artistique personnelle. En effet, l’Académie Ranson, située au 7, rue Joseph Bara se veut être une école « allègre et [libérale] […] propre à développer des tempéraments »1. Bien que cet événement soit l’occasion de former à nouveau les réunions nabies des années 1890, prouvant ainsi « la subsistance d’une communauté morale et affective »2 et faisant revivre cette « société secrète d’allure mystique »3, un obstacle majeur s’érige. En effet, comment fournir aux étudiants les rudiments nécessaires au métier de peintre et conserver le style inhérent à chaque étudiant. Aussi Maurice Denis (1870 – 1943) et Paul Sérusier (1864 – 1927) endossent-ils cette mission avec ferveur en s’efforçant de normaliser et de systématiser leur pensée artistique dans des ouvrages publiés.

Fig. 1 : Projet d’affiche pour l’Académie Ranson, Maurice DENIS, vers 1911, gouache, fusain et papier, 100 x 80, 1 cm, Saint-Germain-en-Laye, Musée départemental Maurice-Denis, PMD 976.1.358.

En 1909, Maurice Denis publie un article destiné à « ses chers élèves de l’Académie Ranson ». Dans « De Gauguin et de Van Gogh au classicisme »4, le « Nabi aux belles icônes »5 retrace l’histoire de la rencontre des Nabis, l’épisode de la fausse révélation du Talisman6 et l’histoire de l’art de son temps qu’il décrit comme les principes esthétiques déliquescents de la révolution impressionniste dont les peintres

« faisaient table rase non seulement de l’enseignement académique mais encore et surtout du naturalisme, romantique ou photographique, alors universellement admis comme la seule théorie digne d’une époque de science et de démocratie. »7

Bien qu’il ait lui-même participé à ces bouleversements, Maurice Denis cherche désormais à rétablir une structure interne à la création artistique, à instaurer un ordre intrinsèque à l’œuvre d’art qui ferait ainsi advenir une lecture universelle se démarquant des expressions trop subjectives et individuelles. Ces dernières sont cependant nécessaires au renouveau esthétique.

« Notre art était un art de sauvages, de primitifs. Le mouvement de 1890 procédait à la fois d’un état d’extrême décadence et d’une fermentation de renouveau. C’était le moment où le nageur qui plonge touche le fond solide, et remonte. »8

Or

« C’est l’excès de cette anarchie qui amena comme réaction l’esprit de système de cette anarchie qui amena comme réaction l’esprit de système et le goût des théories. »9

Alors que tous refusent de se plier à une quelconque doctrine, ce rejet de toute règle, cette prépondérante liberté mène les artistes à rationaliser leur pensée artistique, à formuler un système de leur propre façon de créer. De cette formulation, naissent les Théories (Fig. 3) qui contiennent toute la pensée esthétique de Maurice Denis. Cet ouvrage est le véritable réceptacle des idées de l’artiste,

« il condense en effet la doctrine, la précise, s’approfondit et permet au curieux de saisir dans son ensemble et ses détails la pensée d’un grand artiste qui fait réflexion sur son art et s’efforce d’en représenter un système ».10

Cette transposition dans le langage d’une expression plastique est aussi le relais du travail de professeur qu’exerce le « Nabi aux belles icônes » à l’Académie Ranson. En effet, certaines notes d’une étudiante de Maurice Denis, Gabrielle Faure, retrouvées dans des archives privées, font état de l’enseignement de l’artiste : « Ne pas copier ce qu’on a sous les yeux, mais rendre l’expression que l’on ressent, le dessin doit être une caricature ». Ou encore « ne pas chercher à réassortir des gris analogues à ceux de la nature, mais les traduire par un ton que l’on puisse nommer. interpréter ».

Ainsi le recours à l’écrit est-il un moyen pour le peintre d’exprimer sa pensée plastique, de transformer en des signes universels une émotion perçue personnellement et faire advenir les mêmes conditions de possibilités de l’expérience. Le maître ne cesse de lutter « contre une « déformation subjective de la nature » qui peut être corrigée par « la déformation objective » matérialisée par des signes plastiques universels »11. Il est ainsi question pour l’artiste de reproduire ce qui est vraisemblable et non ce qui est similaire. Véritable plaidoyer artistique, cet article devient le vade-mecum auquel l’étudiant peut recourir pour composer. Le professeur y expose son cheminement idéologique et le développement de sa pensée. 

Fig. 2 : SÉRUSIER Paul, ABC de la peinture, Paris, La Douce France, 1921, Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques, 8-V-41733. Fig. 3 : Première de couverture, DENIS Maurice, Théories (1890-1910), Du symbolisme et de Gauguin vers un nouvel ordre classique [Paris, L. Rouart et J. Watelin Éditeurs, 1912].

Le recours au texte n’est pas propre à Maurice Denis. En effet, Paul Sérusier rédige lui aussi un opuscule. Bien que publié en 1921, l’ABC de la peinture12 (Fig. 2) est l’aboutissement de toute une pensée artistique nourrie depuis 1896. Composé de trois chapitres, l’ABC de la peinture contient une histoire de l’art de la Renaissance à l’époque contemporaine de l’auteur, des principes géométriques en lesquels croient Paul Sérusier amenant ainsi à une théorisation de la géométrie et des divines proportions comme matrice de l’œuvre d’art et une théorisation chromatique. Paul Sérusier formule ses premières recherches plastiques à la suite de son voyage à Prague dans une lettre rédigée à Jan Verkade (1868 – 1946) :

« Je suis revenu aux saintes mesures… et je t’avoue que ça ne va pas tout seule, et j’y perds un peu la tête. Quant aux couleurs, voilà : représentation d’un cercle chromatique. Ceci te représente le cercle chromatique. Pour formuler une théorie absolue, il faudrait avoir construit ce cercle. »13

Fig. 4 : Schéma de Paul Sérusier, p. 77.

Plus tard dans l’ABC de la peinture, le « Nabi à la barbe rutilante »14 indique : « […] il convient que le peintre ne mélange pas les couleurs de la gamme chaude avec celles de la gamme froide. […] dès lors : avoir deux palettes, l’une chaude, l’autre froide. »15

Or, cette division est déjà présente dans le schéma de 1891 représenté dans la figure n°4. De surcroît, une note de son étudiant Robert Boulet (1895 – 1969) retrouvée dans les archives privées fait aussi preuve de cette partition de la palette en deux gammes distinctes : « Palette divisée en tons chauds et tons froids qui ne doivent jamais se mélanger »16.

Dès lors, il semblerait que l’ABC de la peinture soit le fruit des années de professorat de Paul Sérusier, personnage mystérieux dont la « personnalité difficile à brider »17 a besoin de temps pour laisser maturer ses idées18, ce qui explique pourquoi cet ouvrage ne voit le jour que tardivement. L’artiste est lui-même conscient de ce processus réalisé sur le temps long et dont la normalisation et la systématisation nécessitent une réflexion :

« Tu voudrais une grammaire et une rhétorique ! Attends un peu. J’ai mis 30 [sic] ans à faire ABC je prépare le D. Je continuerai l’alphabet, mais au train dont je marche, il est peu probable que j’arrive à X Y et Z »19

Aussi les professeurs que sont Maurice Denis et Paul Sérusier délaissent-ils le pinceau pour prendre la plume afin de réussir à transmettre leur pensée esthétique à leurs élèves. L’exercice de la formulation théorique doit rendre éloquente la pensée plastique avec toutes les nuances et subtilités que celle-ci contient, sans trahir l’idée de l’artiste. La publication en opuscules de ces ouvrages en fait de véritables manuels scolaires, diffusant ainsi la pensée de leur maître. Les notes des deux étudiants, Gabrielle Faure et Robert Boulet, sont la preuve de la réussite de la transmission, du double rôle de professeur et de théoricien endossé par ces deux peintres nabis. Il semblerait ainsi que la formulation en théories esthétiques soient le moyen privilégié pour transmettre l’idée plastique de ces artistes. Ces peintres que sont Maurice Denis et Paul Sérusier revêtent alors une ambivalence entre théoricien, professeur et artiste. La liberté plastique peut ainsi s’exprimer dans le cadre créé et convenu de la théorie. Guide et matrice, elle ouvre la voie à la singularité plastique que peut exprimer une individualité créatrice, sans se perdre dans les méandres qu’incombent à une technique artistique, les principes exigeants de sa maîtrise.

Bibliographie

BARAZZETTI-DEMOULIN Suzanne, Maurice Denis, 25 novembre 1870 – 13 novembre 1943, Paris, Éditions Bernard Grasset, 1945. BOULET Robert, Notes de cours du système Sérusier, 1915 – 1916, archives privées.
DENIS Maurice, « De Gauguin et de Van Gogh au classicisme », in, DENIS Maurice, Théories (1890 – 1910) : Du symbolisme et de Gauguin vers un nouvel ordre classique [Paris, L. Rouart et J. Watelin Éditeurs, 1912], Paris, L. Rouart et J. Watelin Éditeurs, 1920, 4e éd., Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques, 8-V-41259.
FAURE Gabrielle, Carnet de notes manuscrites des corrections de Maurice Denis à l’Académie Ranson, 1913 – 1918, archives privées.
GENTY Gilles, RANSON BITKER Brigitte, Paul Ranson (1861 – 1909) : Japonisme, Symbolisme, Art nouveau, Paris, Somogy, 1999. GOUDAL-NICOLLIER Sandrine, L’Académie Ranson de 1908 à 1918, Mémoire de troisième cycle de l’École de Louvre, dir. COGEVAL Guy, Paris, École de Louvre, 1997.
LE PADELLEC Claire, Enseigner et apprendre la chromatique : la réception des théories de Chevreul comme prolégomènes nabis (1884 – 1900), Mémoire de Master 1, dir. MAILLET Arnaud, Paris, Université de Paris IV – Sorbonne Université, 2022 – 2023.
LE PADELLEC Claire, En leurs paumes, notre couleur déposée. Transmission de la chromatique nabie à leurs élèves. (1908 – 1921), mémoire de Master 2, dir. JOBERT Barthélémy et MAILLET Arnaud, Paris, Université de Paris IV – Sorbonne Université, 2023 – 2024.
MAYNARD Claudie, « Denis et Sérusier, en correspondance », conférence organisée par La Société des Amis de Maurice Denis, le 15 mai 2024, lien de la conférence : https://www.youtube.com/watch?v=edZ3C0QynnM.
Lettre de Paul Sérusier à Maurice Denis [17 août 1921], Archives du Catalogue Raisonné Maurice Denis.
SÉRUSIER Paul, ABC de la peinture, Paris, La Douce France, 1921, Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques, 8-V-41733. SÉRUSIER Paul, ABC de la peinture. Suivi d’une étude sur la vie et l’œuvre de Paul Sérusier par Maurice Denis, Paris, Librairie Floury, 1942, 2nd éd. SÉRUSIER Paul, ABC de la peinture. Une correspondance inédite recueillie : par Mme P. Sérusier et annotée par Mlle H. Boutaric, Paris, Librairie Floury, 1950, 3e éd, 1950.

  1. BARAZZETTI-DEMOULIN Suzanne, Maurice Denis, 25 novembre 1870 – 13 novembre 1943, Paris, Éditions Bernard Grasset, 1945, p. 61. ↩︎
  2. GENTY Gilles, RANSON BITKER Brigitte, Paul Ranson (1861 – 1909) : Japonisme, Symbolisme, Art nouveau, Paris, Somogy, 1999, p. 62. ↩︎
  3. DENIS Maurice, in, SÉRUSIER Paul, ABC de la peinture. Suivi d’une étude sur la vie et l’œuvre de Paul Sérusier par Maurice Denis, Paris, Librairie Floury, 1942, 2nd éd., p. 45. ↩︎
  4. DENIS Maurice, « De Gauguin et de Van Gogh au classicisme », in, DENIS Maurice, Théories (1890 – 1910) : Du symbolisme et de Gauguin vers un nouvel ordre classique [Paris, L. Rouart et J. Watelin Éditeurs, 1912], Paris, L. Rouart et J. Watelin Éditeurs, 1920, 4e éd., Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques, 8-V-41259. ↩︎
  5. Surnom donné à Maurice Denis par les Nabis. ↩︎
  6. LE PADELLEC Claire, Enseigner et apprendre la chromatique : la réception des théories de Chevreul comme prolégomènes nabis (1884 – 1900), Mémoire de Master 1, dir. MAILLET Arnaud, Paris, Université de Paris IV – Sorbonne Université, 2022 – 2023, p. 80, p. 92 : l’épopée du Talisman et la leçon de Paul Gauguin est une histoire contée a posteriori. ↩︎
  7. DENIS Maurice, « De Gauguin et de Van Gogh au classicisme », in, DENIS Maurice, Théories (1890 – 1910)…,  op. cit., p. 262 . ↩︎
  8. Ibid., p. 263. ↩︎
  9. Ibid., p. 265. ↩︎
  10. TRUC Gonzague, « Un des théoriciens de l’Art moderne : M. Maurice Denis », L’Opinion, 10 juin 1922, p. 633, in, GOUDAL-NICOLLIER Sandrine, L’Académie Ranson de 1908 à 1918, Mémoire de troisième cycle de l’École de Louvre, dir. COGEVAL Guy, Paris, École de Louvre, 1997, p. 45. ↩︎
  11. LE PADELLEC Claire, En leurs paumes, notre couleur déposée. Transmission de la chromatique nabie à leurs élèves. (1908 – 1921), mémoire de Master 2, dir. JOBERT Barthélémy et MAILLET Arnaud, Paris, Université de Paris IV – Sorbonne Université, 2023 – 2024, p. 57. ↩︎
  12. SÉRUSIER Paul, ABC de la peinture, Paris, La Douce France, 1921, Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques, 8-V-41733. ↩︎
  13. Lettre de Paul Sérusier à Jan Verkade, in, SÉRUSIER Paul, ABC de la peinture…, op. cit., 2nd éd., p. 76 – 77. ↩︎
  14. Surnom donné à Paul Sérusier par les Nabis. ↩︎
  15. SÉRUSIER Paul, ABC de la peinture. Une correspondance inédite recueillie : par Mme P. Sérusier et annotée par Mlle H. Boutaric, Paris, Librairie Floury, 1950, 3e éd, 1950, p. 29. ↩︎
  16. BOULET Robert, Notes de cours du système Sérusier, 1915 – 1916, archives privées. ↩︎
  17. LE PADELLEC Claire, En leurs paumes, notre couleur déposée…, op. cit., p. 56. ↩︎
  18. MAYNARD Claudie, « Denis et Sérusier, en correspondance », conférence organisée par La Société des Amis de Maurice Denis, le 15 mai 2024, lien de la conférence : https://www.youtube.com/watch?v=edZ3C0QynnM. ↩︎
  19. Lettre de Paul Sérusier à Maurice Denis [17 août 1921], Archives du Catalogue Raisonné Maurice Denis. ↩︎

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