Le performance art est défini par le Tate Museum1 comme une « œuvre d’art créée par des actions exécutées par l’artiste ou d’autres participants, qui peuvent être en direct ou enregistrées, spontanées ou scénarisées. 2»
L’étude de la performance artistique soulève ainsi une série de questions fondamentales, ne serait-ce que sur la définition même du terme. Plus encore, cette notion est-elle applicable à la mode et à la Haute Couture, qui sont variablement considérées comme des disciplines artistiques3. La problématique imposée par ces questions appelle des réponses complexes et nuancées. Sans prétendre à l’exhaustivité, ni à une étude chronologique des défilés de mode, cet article se concentrera sur l’examen d’une caractéristique spécifique de ces événements : leur caractère performatif. À travers une sélection de défilés, nous chercherons à mettre en évidence les éléments qui confèrent à ces spectacles une dimension artistique4.
Il serait erroné de résumer l’évolution des défilés de mode à une simple chronologie linéaire, allant des défilés traditionnels dans les silencieux appartements haussmanniens aux défilés plus spectaculaires des années 90. Cette vision simpliste ne rendrait pas compte de la complexité et de la diversité de ces pratiques, qui se sont développées de manière plus ou moins hétérogène tout au long du XXe siècle. Aux origines de la pratique du défilé de mode, Charles Frederick Worth est considéré comme le précurseur de la Haute Couture et l’inventeur du défilé de mode en 1870. Cette innovation lui permet de présenter l’intégralité de ses collections. Pourtant, c’est la couturière londonienne Lucy Christina Duff Gordon qui théâtralise véritablement l’événement comme le souligne la docteure en histoire contemporaine Morgan Jan. En 1901, Lucile conçoit un défilé spectacle intitulé « Gowns of Emotion. Proscenium » en reprenant les codes du théâtre avec rideau de scène, invitations, programmes, musique, lumières et poses hautaines et dramatiques5. Cette approche théâtrale de la mode, mise en évidence par le terme anglais Fashion Show, souligne l’importance accordée à la mise en scène du défilé dès la naissance de cette pratique6.
Néanmoins, nous pouvons admettre que les créateurs dans les années 90 amènent la multiplication des défilés de mode caractérisés par une approche artistique et expérimentale qui brouille les frontières avec la performance. Les créateurs émergeants envisagent le défilé comme pratique qui se mue au-delà de la simple présentation de vêtement et de la célébration d’une collection. Il aspirent à s’inscrivent dans un nouveau paradigme créatif ; un espace conceptuel et productif déconnecté des impératifs mercantiles qui régissent traditionnellement l’industrie de la mode. A cette époque, Martin Margiela (1957-), ancien étudiant de l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers, exerce une influence considérable sur les codes de la présentation de mode et la façon de faire des défilés. En déplaçant les défilés dans des lieux underground comme le Café de la Gare7, un vieux théâtre où un drap blanc marque le podium ou encore un jardin d’enfants désaffecté du passage Josseaume dans le XXe arrondissement, Martin Margiela subvertit les normes établies – intérieur d’appartement parisien, chaises Napoléon III, silence – et ouvre de nouvelles perspectives esthétiques. Le créateur élargit l’accès au défilé, qui n’est plus un événement privé réservé à une élite constituée d’une poignée de connoisseurs mais une expérience ouverte à un public élargi, notamment aux acteurs locaux.

Durant cette période, d’autres créateurs ont, à l’instar d’Alexander McQueen au moment de sa collection printemps-été 1999, saisi l’opportunité des défilés de mode afin de mener une réflexion sur les enjeux contemporains8. Lors de ce défilé, la mannequin Shalom Harlow, vêtue d’une robe blanche qui semble être formée d’une jupe portée sur des jupons de tulle, retenue à la poitrine par une ceinture, a offert une performance mémorable. Évoluant sur une plateforme circulaire, ses expressions semblent traduire la peur et le drame, alors que deux bras robotiques se trouvent autour d’elle. Alors que le deuxième mouvement du Concerto pour piano Piano numéro 23 – Concerto pour piano n°23 en la majeur, K.488 – de Mozart démarre, ces bras motorisés l’aspergent de peinture aérosol noire et jaune, créant en temps réel, une nouvelle robe présentée au public. Ce moment d’anthologie invite à une réflexion sur la performativité artistique des défilés de mode et la capacité de ces créateurs à penser au-delà du simple spectre esthétique, autrefois régit par une idée de l’élégance classique, comprise comme une forme de maniera parfaitement métrée et maitrisée. Cette mise en scène nous interroge également sur les liens entre Haute Couture et création industrielle. Elle fait écho aux préoccupations contemporaines suscitées par l’émergence de la création artistique générée par l’intelligence artificielle.

Cette performance, qui témoigne d’un tournant dans l’histoire des Fashion Show, a inspiré des créateurs de mode contemporaine. À titre d’exemple, la marque Coperni a présenté lors de sa collection printemps-été 2023 une réactualisation de cette performance en direct, au cours de laquelle une robe a été confectionnée en temps réel sur le corps de la mannequin Bella Hadid grâce à l’application d’un liquide se solidifiant en tissu. La mise en scène ostentatoire du processus de fabrication au sein d’un défilé révèle la fascination pour le geste artisanal, érigé en véritable spectacle. Cette valorisation du savoir-faire trouve un écho dans l’appréciation de l’Art qui fut limité à sa valeur esthétique et technique.

Ainsi, les défilés de mode dépassent le cadre de la simple présentation de vêtements et constituent le moyen pour les créateurs de proposer une immersion – ici entendons un défilé pensé comme une expérience produite par un environnement fait d’images, de song, d’effets – dans leurs univers artistiques. Les créations, sublimées par des mises en scène élaborées, reflètent l’identité de la maison de couture et la vision du directeur artistique de la collection. Les maisons de Haute Couture utilisent les défilés de mode comme un outil de communication et de visibilité de premier plan. Ces événements permettent de présenter les nouvelles créations à un public large et international, en s’appuyant notamment sur la diffusion d’images et de vidéos sur les réseaux sociaux. Au-delà de leur fonction commerciale, les défilés de mode revêtent une dimension artistique importante. Les maisons de couture collaborent fréquemment avec des artistes, des cabinets d’architectes et des scénographes de renom afin de créer des spectacles uniques et mémorables. Ces collaborations permettent d’enrichir l’univers des marques et d’augmenter leur légitimité culturelle. Les mondes de l’art et ceux de la mode collaborent depuis plusieurs années afin d’alimenter l’industrie du luxe. De plus en plus, les artistes investissent les défilés de mode afin de créer des scénographies marquantes. J.W. Anderson (1984-), directeur artistique de la marque Loewe, originellement dédié à la maroquinerie pour la royauté espagnole, explore de manière constante des domaines artistiques en dehors du sien afin de trouver une inspiration nouvelle. Cette interdisciplinarité avec le milieu artistique – qui est commune avec d’autres maisons de couture mais que Loewe mets en place de façon singulière et pointue – est un moyen pour la marque de s’inscrire au-delà des circuits mercantiles de son industrie et dans un espace plus substantiel. Les défilés sont l’occasion pour lui de collaborer avec des artistes contemporains comme ce fut le cas pour celui d’automne-hiver 2023. Loewe présente les silhouettes qui slaloment, dans un espace blanc semblable à un white cube9, entre les larges cubes de confettis colorés compressés imaginés par l’artiste italienne Lara Favaretto (1973 – ). Cette installation, qui s’étiole par la force des choses, du temps et des corps qui la parcourent, évoque à la fois la fragilité et l’éphémère. L’étude de la poétique des ruines avait déjà été exploitée par la Maison Chanel en 2013 au Grand Palais.


Fig. 4 : Défilé de la collection Automne/Hiver 2023 de Loewe en collaboration avec l’artiste Lara Favaretto.
La viralité du spectacle de Loewe est soulignée dans un post instagram, où la marque explique la démarche derrière cette collaboration. Ces vingt-et-un cubes, chacun constitués de dix tonnes de confettis, s’effondrent sur scène à la rencontre des créations de JW Anderson, par le mouvement créé par les mannequins qui défilent. Celle-ci sont conçues comme des illusions ou des visions oniriques grâce à l’impression sur soie d’un vêtement. Des grandes robes de soie blanche simples et sans couture sont imprimées d’une image floue d’un trench-coat ou encore d’une robe vintage afin d’évoquer un souvenir qui s’efface et qui revient. La rencontre sur scène des créations de JW Anderson et de Lara Favaretto permet d’explorer l’espace entre le monument et la ruine, le moment présent, son souvenir et l’oubli auquel il sera inévitablement confronté.
L’approche des défilés de mode, non plus seulement comme un moment de présentation des pièces de mode, mais comme l’opportunité d’explorer des concepts se développent. Pourtant, une étude de la performativité des défilés de mode ne peut pas exclure leur contexte industriel pour s’en tenir à une étude des éléments strictement artistiques. En effet, les défilés peuvent parfois proposer une réflexion critique sur leurs propres rouages, révélant ainsi les failles de l’industrie, à l’image de la performance intitulée « No time to design. No time to explain. » présentée pour la Fashion Week printemps-été 2024 de Milan. La marque indépendante Avavav fondée en 2021 est à l’origine de ce projet. Le défilé, devenu viral, débute par le collage de plusieurs post-it portant l’inscription en majuscule « AVAVAV » par un membre de l’équipe, avant que celle-ci ne propulse physiquement un mannequin sur la piste, pressant ainsi le commencement du spectacle. Les mannequins à l’allure frénétique rythmés par le silence, le mascara qui coule sur les joues, témoignent du Fashion Rush dans leurs mouvements et dans leurs jeux d’acteurs. Ils finissent de s’habiller sur le podium, ils courent sur celui-ci ou ils défilent à moitié nus. Les vêtements présentés sont alors des éléments de dialogue entre la mode et ses excès. Un robe composée de post-it témoigne des idées inachevées, qui n’ont pas pu prendre forme du fait du rythme intense des Fashion Week. Une silhouette composée de cubes blancs distincts pour les bottes, le haut et la jupe annoncent « ADD SHAPE » en capitale inscrite au feutre noir afin de suggérer que le projet était en cours de création. Les créations sont le support du message porté par la créatrice suédoise Beate Karlsson : les Fashion Week s’enchaînent à un rythme effréné. Les créateurs ne bénéficient plus de cette respiration, de ce temps de réflexion sur leur propre travail.

L’exacerbation de la performance au sein des défilés est également l’opportunité de mettre le textile au support de concept. La collection Automne-Hiver 2024 de Kid Super10 présente une silhouette faite d’un costume blanc recouvert d’un tricot noir qui se défait au fur et à mesure que le mannequin marche sur le podium. A travers ce geste transformatif, l’artiste procède à une déconstruction méthodique de l’objet vestimentaire. Chaque maille défaite marque une altération irréversible de la pièce, soulignant ainsi la nature éphémère de la création. Ce processus de détricotage, en miroir de celui du tricotage, souligne la dialectique naissance-mort inhérente à l’acte de création. Ainsi, au moment où le vêtement naît dans la sphère publique, il meurt également. A la fin de la performance, le pull n’est plus qu’un long fil de laine. Cette performance vestimentaire, à la frontière de l’art et de la mode, interroge la notion même de vêtement en tant qu’objet statique et fini.
Dans ce contexte, le défilé de mode dépasse la fonction unique de présentation de vêtements et se rapproche de la performance artistique comme « pratique attestant d’une manière de se concevoir en artiste agissant dans le monde 11». Beate Karlsson prend ainsi position sur une industrie dont elle fait partie. A chaque nouveau défilé, elle explore des thèmes en lien avec son industrie. Au défilé Printemps-Été 2023, elle avait déjà pensé un défilé nommé « Filthy Rich » qui commente de manière ludique l’obsession de la mode avec les éléments représentatifs de la richesse – particulièrement en période de récession. Les mannequins vêtus de pastiches ostentatoires évoquant les codes du luxe contemporains – fourrures, symboles dollars en strass, lunettes et autres éléments imitant des objets vendus par des marques de luxe – et affichés par des célébrités comme des symboles d’une réussite totale. Alors que les mannequins défilent, habillés en caricature du nouveau riche, ils tombent successivement sur le podium.




Fig. 6 : Défilé de la collection « Thanks for your feedback », Automne/Hiver 2024, d’Avavav.
Au cours du défilé Automne-Hiver 2024 « Thanks for your feedback », la directrice artistique Beate Karlsson établit des parallèles saisissants entre les manifestations de haine à l’époque médiévale et dans le contexte numérique contemporain. Cette mise en scène, à caractère hautement performatif, juxtapose un défilé de mode traditionnel à un flux constant de commentaires haineux affichés en arrière-plan. La mise en scène de l’acte symbolique de projeter des aliments sur les mannequins, alors qu’elles défilent, matérialise la violence verbale en ligne, invitant le spectateur à une réflexion critique sur les mécanismes de la cyberintimidation. En s’appropriant les codes de la mode et du spectacle, la créatrice exacerbe les enjeux médiatiques contemporains, générant des images fortes susceptibles de susciter à la fois l’adhésion et la controverse. Les défilés de la marque Avavav constituent des performances esthétiques et conceptuelles qui servent de plateforme d’exploration identitaire de la marque. Ces événements, traitant de thématiques contemporaines, sont conçus pour générer un contenu viral largement diffusé sur les réseaux sociaux. Cette stratégie permet d’élargir considérablement l’audience au-delà du cercle restreint des initiés et d’inviter à une réflexion critique sur les enjeux sociétaux liés à l’industrie de la mode.
- La performance a fait parti du programme artistique du Tate Museum depuis les années 60. Le Tate Museum a lancé en 2014 un projet de recherche en partenariat avec The University of Exeter pour cartographier et analyser l’évolution du performance art au sein de l’espace muséale du Tate. Le fruit de ce travail se matérialise par une publication en ligne » Performance at Tate : Into the Space of Art « . ↩︎
- Définition proposée par le Tate [ url : https://www.tate.org.uk/art/art-terms/p/performance-art , consulté le 12 juillet 2024. ] ↩︎
- Bien que leurs exercices s’inscrivent dans une industrie et que sa motivation ne soit ainsi pas toujours le produit d’une intention de création artistique pure. De plus, la Mode et la Couture furent longtemps considérées comme d’appartenance à un domaine frivole. Ces disciplines jugées capricieuses – parce que trop intimement liées aux corps, et plus particulièrement à celui des femmes- indignes de l’attention des intellectuels et des Académiques. ↩︎
- Valerie Steele, discours principal « Is Fashion Art ? » à l’occasion de l’ouverture de l’exposition Reflectiong Fashion : Art and Fashion since Modernism au Museum of Modern Art de Vienne, le 15 juin 2012. [ url : https://www.fitnyc.edu/museum/news/archive/2012/is-fashion-art.php , consulté le 20 juillet 2024. ] ↩︎
- Morgan Jan, « Le défilé de mode : spectaculaire décor à corps », Sociétés & Représentations, 2011, n°31, p. 125-136. ↩︎
- Catherine Join-Diéterle, Anne Zazzo et al., Showtime : le défilé de mode, catalogue de l’exposition du musée Galliera, 3 mars-30 juillet 2006, Paris, Paris-Musées, 2006, p. 145. ↩︎
- Vidéo archive du défilé Martin Margiela Autumne-Hiver 1989 au Café de la Gare [ url : https://www.dailymotion.com/video/x5sixdc , consulté le 1 août 2024.] ↩︎
- Vidéo archive du défilé Alexander McQueen Printemps-Eté 1999 [ url : https://www.dailymotion.com/video/x2gunek , consulté le 1 août 2024.] ↩︎
- White cube fait référence à l’esthétique des galeries d’art contemporain qui se caractérisent par leurs formes carrées et oblongues aux murs blancs et à la source lumineuse diffuse. Ce format fut introduit au début du XXe siècle afin de mieux mettre en valeur les oeuvres abstraites d’artistes tels que W.Kandinsky ou Piet Mondrian. ↩︎
- Vidéo Défilé Super Kid Autumne-Hiver 2024 de 1m54s à 2m02s [ url : https://fr.fashionnetwork.com/videos/video/28975,Kidsuper-studios-men-fw-2024-2025-paris.html , consulté le 30 novembre 2024.] ↩︎
- Claire Lingenheim Lavelle, « II) Steven Cohen : Il y a des moments où je préfère le sensible au raisonnable, et parfois je pense que le non-sens a plus de signification que la logique froide et implacable », In Les matières, les techniques et les formes : production et reproduction des oeuvres uniques et multiples, Académie de Strasbourg. ↩︎





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