Les artistes mexicains des années 1920 ont l’ambition de créer une nouvelle imagerie nationale après la révolution des années 1910. Tina Modotti (1896-1942), d’origine italienne, débarque dans le pays et s’engage à la fois artistiquement et politiquement. Témoignant de la situation sociale, elle s’attache à photographier le peuple dans toute sa diversité, tout en prônant son unité dans la lutte politique.

L’exposition, au musée du Jeu de Paume, « Tina Modotti, l’œil de la révolution » (13 février – 12 mai 2024), a été l’occasion de (re)découvrir cette photographe mexicaine qui n’est pas encore très reconnue, puisque occultée dans les célébrissimes noms de ceux qu’elle a côtoyés : Frida Kahlo, Chavela Vargas, Diego Rivera, José Clemente Orozco… De cette manière, il est moins intéressant de penser l’opposition entre son statut de femme et celui d’homme, sinon de penser une hiérarchie entre la photographie dans un moment — la révolution mexicaine (1910-1920) et la révolution culturelle qui s’en suit — où la mode était à la peinture muraliste. 

Cette peinture muraliste, figurative, était un moyen de représenter la réalité sociale et culturelle du pays, voire de sa capitale, et de fédérer autour d’un idéal révolutionnaire et utopiste. Preuve en est dans la fresque murale de Diego Rivera El arsenal, 1928 (Fig. 1), où la banderole cadrant le haut de l’image mentionne « Asi será la revolución proletaria, son las voces del obrero rudo » (“Ainsi sera la révolution prolétarienne, ce sont les voix des pauvres ouvriers.”). Cette révolution communiste est soutenue par les travailleurs que l’on voit sur l’image, caractérisés par leur bleu de travail, se préparant à la révolution par les armes. On note la présence des symboles du communisme qui sont omniprésents : que ce soit l’étoile rouge, ou encore la faucille et le marteau. Deux femmes sont représentées face à nous, distribuant des armes. On reconnaît aisément Frida Kahlo et Diego Rivera au centre de la composition, par les traits de ses sourcils. Sur la gauche, il s’agit de Tina Modotti qui est représentée, proche du couple d’artistes. Vêtues de rouge, elles s’inscrivent pleinement dans la révolution prolétarienne universelle et intergénérationnelle, justifiée par la présence de femmes, d’hommes, mais aussi d’enfants. Ces figures identifiables soutiennent le discours propagandiste porté par l’art muraliste qui cherche à construire un nouveau nationalisme mexicain. Bien que Tina Modotti et Frida Kahlo n’aient pas participé au moment révolutionnaire des années 1910, elles s’affirment comme des figures essentielles de cette renaissance des années 1920.

Fig. 1 : Diego Rivera, El arsenal, 1928, fresque, 2 x 4 m, Secretaría de Educación Pública, México.

Plus qu’un engagement technique de main d’œuvre, Modotti s’insère dans ces revendications par la photographie, en l’utilisant pour sa valeur testimoniale. Les valeurs et les symboles communistes sont portés dans ses compositions, reprenant la faucille et le marteau dans Cartouchière, faucille et guitare, 1927 (Fig. 2). Ici, le marteau est remplacé par la cartouchière, vectrice des affrontements et de la violence, d’autant plus soulignée par sa longueur : elle sort du cadre à la fois par le bas et par le haut. Un contraste est créé avec la guitare, introduisant la musicalité dans l’image, symbole du Mexique, face à la fureur des balles. Une double lecture est alors possible : la faucille et la cartouchière cachent l’instrument qui annonce la fête à venir, ou bien la guitare peut-elle être en berne face à la révolution qui mène à la mort d’innombrables personnes en dépit de l’émancipation du peuple. Tout du moins, les mouvements sociaux qui suivent la décennie révolutionnaire sont marqués par une certaine subsistance mémorielle de cette dernière, dans les motifs et les personnages. 

Fig. 2 : Modotti, Cartouchière, faucille et guitare, 1927, photographie, 19 x 24 cm, Museo Nacnional de Arte, México.

Bien que sujettes à la violence, les photographies de Tina Modotti ne la représentent pas comme telles. La violence est intrinsèque à l’image, sous-entendue dans la représentation. La photographie Campesinos leyendo «El Machete», 1929 (Fig. 3) en est exemplaire. Le titre mentionne d’emblée le journal que l’on retrouve au centre de la composition, il s’agit de la publication du Parti communiste Mexicain. Les manifestants, que l’on imagine partisans, inondent le reste de l’image, arborant tous un sombrero. En ce sens, ils sont anonymisés puisqu’aucun signe distinctif ne ressort. Reste à se demander si la photographie a su capturer un moment de la manifestation ou bien s’il s’agit d’une recomposition. 

Fig. 3 : Modotti Campesinos leyendo «El Machete», 1929, photographie, 17 x 23 cm, Museo Nacnional de Arte, México.

La violence est incorporée chez l’ouvrier, artisan de la révolution et de l’émancipation citoyenne. Manos de un trabajador de la construcción, 1927, (Fig. 4)  témoigne de la condition du travailleur, encore une fois rendu anonyme par la simple prise de vue de ses mains liées et appuyées sur le manche d’un outil. Il peut s’agir ici d’un portrait, puisque ces deux mains nous renseignent sur la condition sociale de la personne représentée, ce qui nous permet d’imaginer sa vie. Ses mains traduisent le travail et l’usure. Ils revêtent l’aspect d’une revendication sociale, mais peuvent aussi être celles du révolutionnaire. 

Fig. 4 : Modotti, Manos de un trabajador de la construcción, 1927, photographie, 19 x 21 cm, Museo Nacnional de Arte, México.

C’est tout un récit que fabrique Tina Modotti, entre photographie sociale et historique, par la mise en scène des protagonistes révolutionnaires, de leur vie quotidienne à leur vie militante. C’est une dualité inhérente à sa création artistique, où la joie est confondue avec l’horreur de l’histoire, et où le récit singulier s’apparente à la condition ouvrière. L’exposition du Jeu de Paume, bien que n’étant pas principalement centrée sur les questions de revendications sociales et ouvrant le champ à d’autres thématiques développées par la photographe, donne à voir la réalité mexicaine des années 1920, empreinte d’un espoir post-révolutionnaire. Le procédé d’anonymisation des photographiés au profit de l’unité du peuple peut annoncer, par glissement, la chanson symbolisant la révolution chilienne, écrite par le groupe Quilapayún, scandant : « El pueblo unido jamás será vencido » (Le peuple uni ne sera jamais vaincu). 

Pour aller plus loin 

Une réponse à « VIOLENCE.S — Sous entendre la violence : Tina Modotti et le Mexique des années 20 »

  1. […] Sous-entendre la violence : Tina Modotti (1896 – 1942) et le Mexique des années 20 […]

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