Iván Argote, artiste et réalisateur colombien faisait partie de la sélection du  prix Marcel Duchamp en 2022, l’occasion pour lui de présenter Levitate, au Centre Pompidou, une installation combinant trois films. Projetés simultanément, ces films interrogent l’absence de regard critique sur les monuments publics et témoignent de la « mémoire d’oubli » qui s’est infiltrée dans les sociétés occidentales.

Il ne tient qu’au spectateur de rendre cette oeuvre exceptionnelle. Car celui-ci, au centre de la salle, est allongé sur de moelleux fragments d’obélisques recouverts de velours rose. Confortablement assis ou même vautré, il est cerné par trois murs, trois histoires grand écran, projetées en images lumineuses, souvent ensoleillées, qui racontent Rome, Paris, Madrid et les contradictions que leurs monuments impliquent. Argote assoie ces contradictions, au moyen d’une voix off qui, légère, égrène les incohérences des choix politiques dans la statuaire des villes. Mais jamais la voix ne semble prendre parti. C’est au final une somme de questions qui sont posées au spectateur dans un environnement à l’esthétique bienveillante.  

Iván Argote, Levitate, 2022 © Centre Pompidou/ Bertrand Prévost, Courtesy Perrotin

Nous sommes à Rome d’abord, où l’artiste fut résident à la Villa Medicis (2021-2022), ce qui fit de lui un observateur privilégié du haut de la colline du Pincio. C’est dalleurs depuis l’esplanade de l‘Académie de Rome qu’il filme la ville aux treize obélisques et envisage la forme de ces édifices élancés, la possibilité de modifier leur direction, leur fonction. Le spectateur est ensuite projeté à Paris où, tel un passant, il assiste au déboulonnage de la statue de Gallieni, érigée place Vauban. Tout juste réalise-t-il ce qui se passe, sous ses yeux, que la statue est déjà remise en place, mais la machine des réseaux sociaux est déjà en action, Twitter répand la (vraie/fausse) nouvelle. Enfin Argote nous emmène à Madrid, où il transporte une réplique de la statue de Christophe Colomb, feignant un retrait…  La voix d’Argote conclut, non sans avoir incité le spectateur à respirer, en invitant à la discussion. 

@Clairedorn

En somme, il place dans une mise en scène séduisante, les contradictions dans lesquelles les monuments publics poussent les citoyens. Le spectateur contemple le paysage urbain, il est séduit par le ton plein d’humour du discours, s’enfonce délicieusement dans les banquettes de velours pour finalement quitter la salle le sourire aux lèvres, une mission en poche. Et c’est là où réside l’ingéniosité de cette installation. Elle active la réflexion, tout en douceur. Ce que chacun de nous saisira de ces trois histoires fait la richesse, si ce n’est l’essence, de l’oeuvre. 

La fonction même de l’œuvre

est d’armer une réflexion

Comment parler d’un oeuvre sans déployer la réflexion qu’elle a suggérée, comment se contenter des frontières placées par l’artiste et sa proposition matérielle, surtout quand ces frontières ont été voulue perméables, quand l’objet même de l’oeuvre est d’armer une réflexion. Aller voir cette installation, c’est accepter de la poursuivre chez soi, accepter d’être dépositaire d’un fragment de celle-ci. Iván Argote compose, grâce au spectateur, une oeuvre polysémique. Si, comme l’énonce Jean-Pierre Esquenazi « il n’y a public que de quelque chose » Argote, démontre qu’il n’y a oeuvre qu’augmentée du public. Il nous confie la performativité de son œuvre.

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