La mode à Paris est une histoire culturelle. Selon Valerie Steele, directrice du musée du Fashion Institute of Technology, Paris est considéré comme la capitale de la mode du fait de la profonde sophistication de cette culture qui s’exprime par un savoir précis et par la présence d’une multitude d’acteurs ー artistes, actrices, auteures, créateursー qui ont collectivement fait de Paris une capitale de la mode1. La mode se crée avec des couturiers qui s’inscrivent dans un contexte culturel singulier. C’est ce sol parisien, ce microcosme culturel si particulier, qui influence la création mode, tout en faisant partie intégrante de celui-ci. Il y a, déjà à la fin du XIXème siècle, l’idée que la mode est personnifiée au travers de l’égérie suprême : la parisienne. Cette femme mythologique devient alors indissociable de la mode. Émilie Hammen précise « Donnée constitutive de la mythologie parisienne, l’originalité du costume n’est dans cette perspective plus un privilège de classe, mais une qualité associée au personnage géographiquement déterminé.2» Ce déterminisme de l’ère industrielle se construit déjà par un héritage historique du costume et du luxe à la française. Durant le règne de Louis XIV, au XVIIème siècle, la France devient un royaume prospère, riche et puissant. L’art du costume fut le fer de lance du Royaume français. Nous prêtons au ministre de l’économie, Jean-Baptiste Colbert, la citation suivante «  La mode est à la France, ce que les mines d’or du Pérou sont à l’Espagne3 ». Il promeut l’artisanat français ー  chapeliers à Paris, soyeux à Lyon, rubaniers à Saint-Etienne, les ouvriers du lin en Bretagne, les gantiers à Grenoble, les dentelliers à Valenciennes, les tisseurs de paille à Nancyー   qui est porté à Versailles4 : la mode suit la Cour. Il amène le développement d’une industrie qui renouvelle constamment la mode et le développement des professions liées à celle-ci. En 1847, les métiers de la mode se sont multipliés à Paris et compte ainsi deux cent trente-trois confectionneurs qui emploient plus de sept mille ouvrières.5

« De tout il en est ainsi ; toute mode, si ridicule qu’elle soit, dès qu’elle est inventée à Paris, est adoptée par le monde entier, et il a suffi que Paris portât une perruque pour que l’Europe s’attifât de faux cheveux.6 »

Maxime Du Camp, Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle, 1875.

C’est à Paris que naissent les premières revues et gazettes de mode. Le 29 juillet 1778, les éditeurs parisiens Jacques Esnault (1739-1812) et Michel Rapilly (1740-1797) obtiennent un privilège du roi pour publier la Galerie des modes et costumes français.  Le recueil contient des estampes en couleurs, La maison d’édition est « À la ville de Coutances » et se trouve rue Saint-Jacques, à Paris7. De façon plus générale, Paris fait argument d’autorité pour parler de mode. Les différentes revues française le mettent toujours en avant: Paris-Élégant, Modes Parisiennes, La Mode de Paris, L’Élégance Parisienne, Le Chic, gazette mensuelle de la mode à Paris8.

Les Elégances parisiennes, fascicule de périodique, septembre 1916, Ed. Hachette, Paris, Imp. Draeger Paris, Réserve de la Bibliothèque des Arts Décoratifs, Cote : Réserve C 318.

Paris est également un lieu d’étude de la mode et de production intellectuelle au sujet de celle-ci. Le poète Charles Baudelaire (1821-1867) témoigne d’un grand intérêt pour la mode qui, selon lui, permet de saisir la beauté particulière d’une époque9. Il établit ainsi un lien entre la mode et la modernité. De la même façon, les peintres impressionnistes comme Claude Monet (1840-1926) et Edgar Degas (1834-1917) témoignent de la place accordée à la mode dans la capitale.

Claude Monet, Femmes au jardin, Vers 1866, Huile sur toile, 255 x 205 cm, Musée d’Orsay, Paris.

© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay)

Un autre poète français, Stéphane Mallarmé (1842-1898), rédige entre septembre et décembre 1874, huit numéros de la revue La Dernière mode, gazette du monde et de la famille sous des pseudonymes ー Miss Satin ou encore Marguerite de Pontyー et traite, à travers l’étude des toilettes, des couturiers, des matières, des couleurs, des techniques et des innovations de la mode de la bourgeoisie parisienne. 

« Monsieur Worth, seul, a su créer une toilette aussi fugitive que nos pensées. On n’a qu’à le vouloir pour se figurer une longue jupe à traîne de reps, de soie du bleu le plus idéal, ce bleu si pâle, à reflets d’opale, qui enguirlande quelquefois les nuages argentés10. » 

Stéphane Mallarmé écrit sous le nom d’emprunt Miss Satin, La Dernière mode, 1874.

Paris concentre également des intellectuels libres-penseurs qui permettront de gagner en liberté vestimentaire, et peut-être, de développer un goût pour la transgression à l’image George Sand, dans les années 1840, qui dérogea à l’usage en portant le pantalon11.

Ce contexte parisien si singulier conduit, à la fin du XIXème siècle, à un genre nouveau de couturier qui transcende cet artisanat à petite échelle pour en faire une grande entreprise et un art12. Charles Frederick Worth (1825-1895) faisait partie de ces nouveaux créateurs. Il est né à Borne en Angleterre, il décide de tenter sa chance à Paris en 1845. Il trouve du travail chez le marchand de textile Gagelin où il finit par créer un petit département couture. Il sera primé à la Grande Exposition de Londres en 1851 et à l’Exposition Universelle de Paris en 1855 pour les créations qu’il réalise13. Après la restauration de la monarchie en 1852 par Napoléon III (1808-1873), Paris se modernise et la demande pour des produits luxueux augmente. En 1858, Charles Frederick Worth ouvre sa boutique au 7 rue de la Paix à Paris et, deux en plus tard, le mécénat de l’impératrice Eugénie (1820-1886) lui assure une popularité certaine. De nombreux clients, européens et américains, commandent les vêtements dessinés par Frederick Worth à Paris et créer par des couturièresー à Paris également. Il conçoit des collections, il organise également des défilés, il promeut ses créations en les faisant porter par les vendeuses à l’image de ses clientes en boutique. 

La maison Worth au 7 Rue de la Paix, à Paris.

En bref, c’est à Paris que Frederick Worth peut repenser la mode. Ces innovations dans l’industrialisation de la mode forgent les nouvelles façons de “ faire la mode”. C’est pourquoi, il est souvent répété que la Haute-Couture est née à Paris. Avant Paul Poiret (1926-1992) et Christian Dior (1905-1957), deux couturiers qui ont marqués les mémoires contemporaines, ce sont des femmes qui réinventent la femme : Madeleine Vionnet (1876-1975), Jeanne Paquin (1869-1936), Jeanne Lanvin (1867-1946), Gabrielle Chanel (1883-1971). Comme le souligne l’historienne Valerie Steele, précédemment cité, « The feeling was, who better than a woman designer would know how to dress the new woman.14» Ainsi, le mythe de la parisienne comme support du fantasme de la mode se réinvente indéfiniment. 

Studio Achay, Portrait de Madeleine Vionnet travaillant dans son studio à Paris , vers 1938, 230 x 170mm, tirage postérieur (circa 1955).

  1. Valerie Steele, conférence à l’occasion de la republication de son ouvrage « Paris Fashion : A Cultural History » première publié en 1988,  17 octobre 2017. ↩︎
  2. Emilie Hammen dans son ouvrage L’Idée de mode, une Nouvelle histoire, t.1, Signes, Editions B42, 2023, p. 121. ↩︎
  3. Kurkdjian Sophie, « La France, capitale de mode depuis le XVIIIe siècle », Géopolitique de la mode. Vers de nouveaux modèles, sous la direction de Kurkdjan Sophie, Paris, Le Cavalier Bleu, 2021, p.19-35. ↩︎
  4. Ibid. ↩︎
  5. Olivier Saillard, «Ecrire la mode», dans Olivier Saillard (dir.), Le Bouquin de la Mode, Paris, Bouquins éditions, 2023, p.64. ↩︎
  6. Maxime Du Camp, Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle, Paris, Hachette, 1875, p. 16, citation rapportée par Emilie Hammen dans son ouvrage L’Idée de mode, une Nouvelle histoire, t.1, Signes, Editions B42, 2023. ↩︎
  7. Maxime Préaud, et al., Dictionnaire des éditeurs d’estampes à Paris sous l’Ancien Régime, Promodis / Editions du Cercle de la Librairie, 1987, pp. 117-118. ↩︎
  8. Emilie Hammen dans son ouvrage L’Idée de mode, une Nouvelle histoire, t.1, Signes, Editions B42, 2023, p. 124. ↩︎
  9. Kopp Robert. Baudelaire : mode et modernité. In: Cahiers de l’Association internationale des études francaises, 1986, n°38. p. 179. ↩︎
  10.  Stéphane Mallarmé, Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, 1951, p.783. ↩︎
  11. Olivier Saillard, «Ecrire la mode», dans Olivier Saillard (dir.), Le Bouquin de la Mode, Paris, Bouquins éditions, 2023, p.61. ↩︎
  12. Valerie Steele, conférence à l’occasion de la republication de son ouvrage « Paris Fashion : A Cultural History » première publié en 1988,  17 octobre 2017. ↩︎
  13. Jessa Krick, “Charles Frederick Worth (1825–1895) and the House of Worth.” In Heilbrunn Timeline of Art History, New York, The Metropolitan Museum of Art, 2000
    http://www.metmuseum.org/toah/hd/wrth/hd_wrth.htm ↩︎
  14. Valerie Steele, conférence à l’occasion de la republication de son ouvrage « Paris Fashion : A Cultural History » première publié en 1988,  17 octobre 2017. ↩︎

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