Personnage secondaire du paysage rural, marqueur de rusticité chez de nombreux artistes du XIXème siècle tels que le Français Jean-Baptiste Camille Corot (1796 – 1875) (fig.1) ou le Britannique John Constable (1776 – 1837) (fig.2). Très peu considéré dans le monde de la recherche avant l’émergence concrète de l’archéologie médiévale dans les années 1990, le moulin était pourtant un véritable pilier de la société médiévale et au centre du quotidien de toutes les couches de la société féodale. Intéressons-nous aux échanges qui pouvaient avoir lieu au cœur de cette structure sous-estimée.
L’organisation urbaine et sociale médiévale s’organise autour de plusieurs points clés qui peuvent se retrouver dans la grande majorité des communautés, des plus petits villages aux plus grands centres urbains de leur temps.
Parmi ces espaces clés certains sont encore actifs de nos jours et servent encore leur rôle, nous pouvons notamment penser à l’église, espace de culte qui rassemble la société entière dans une époque où la religion est la norme ou encore là où les places, qui sont bien souvent le cœur social d’une communauté, où sont organisés des marchés ou des événements. Le moulin, bien que tombé en désuétude dans notre monde moderne depuis la révolution industrielle, était un de ces lieux de rassemblement et d’échange.
Au Moyen Âge Central (XIème — XIIIème siècle), période que j’ai principalement étudiée dans le cadre de mon mémoire de recherche de Master 1, la société adopte progressivement un système féodale qui divise la population en trois groupes : Oratores, ceux qui prient; Bellatores, ceux qui combattent; Laboratores, ceux qui travaillent (fig.3). Une division qui implique que chaque groupe avait des droits et des obligations au quotidien. De plus, ce système politique donna plus que jamais de la puissance aux petits seigneurs locaux de tout rang, ils donnaient sa légitimité au roi et avaient une souveraineté quasi totale sur leurs terres. Ces bouleversement sociaux étaient également accompagnés d’un développement démographique et économique grâce à la Pax Dei — la « Paix de Dieu » — qui fut imposée par le Pape et qui mit fin à énormément de conflits entre royaumes Occidentaux Chrétien, faisant du Moyen Âge Central une période de paix, d’innovations et de développement technologique comme l’Europe en a rarement connu.
Le moulin n’échappe pas à ces métamorphoses. Cette structure qui était alors jusqu’ici une petite structure locale, parfois grossière et pensée uniquement pour la mouture du grain, devient l’apanage des puissants.
Les petits moulins locaux sont alors remplacés par des centres de productions mieux équipés, plus imposants si nécessaire, et beaucoup mieux contrôlés avec une forme d’administration du moulin qui se met en place tournant autour de bails et nécessitant des visites et des contrôles du matériel et du bâtiment sur une base régulière. Le moulin devient alors la propriété du seigneur local et des riches membres du clergé qui peuvent investir, se partageant les droits de la structure et faisant du profit à partir de cette répartition des parts à l’image du système boursier que nous connaissons aujourd’hui.
Le fonctionnement du moulin évolue également. Les petits moulins étant abandonnés au profits de moulins banaux1, la population se voit alors prédestinée à rejoindre le même espace de mouture quel que soit son rang social, ainsi le moulin devient véritablement un espace d’échange entre les différentes couches sociales et un lieu de discussion et de circulation de l’information comme l’illustre un proverbe médiévale disant : « Au four et au moulin oyt l’en les nouvelles », soit « Au four et au moulin on entend les nouvelles ».
Cet échange s’explique par le fonctionnement du moulin ainsi que les services qui y sont rendus, en tout premier lieu la production de farine. Le procédés est simple, un particulier amène soi-même son grain à moudre au moulin, il doit alors faire la queue et une fois que son grain est récupéré, le meunier va en faire de la farine, ponctionner une partie du produit final qui sert de taxe et qui sera reversée au propriétaire, on parle de droit de mouture, puis le sac de farine est remis au particulier.
Cependant l’attente peut être longue au vu de l’importance qu’avait le pain et donc la farine dans l’alimentation médiévale. De plus, il faut noter la hiérarchie qui accompagne la société féodale faisant que tout le monde ne passait pas en même temps. Les serfs, qui représentaient le groupe le plus pauvre et qui étaient rattachés à une terre et à un propriétaire pour qui ils devaient travailler, étaient rattachés à un moulin auquel ils étaient obligés de se rendre, on parle alors de “banlieue”, mot qui existe encore dans notre vocabulaire contemporain. Les vilains, c’est-à-dire les Laboratores libres, avaient le droit de passer devant les serfs et de choisir le moulin qu’ils voulaient, et bien sûr les membres du clergé et les membres de la noblesse quel que soit leur titre, passaient devant les autres.
Ainsi, cette mixité autour du moulin se retranscrit encore aujourd’hui au travers des fabliaux, petites histoires médiévales proches du conte qui sont toutefois plus ancrées dans le réel. Le moulin est un décor relativement courant et le meunier ainsi que les apprentis et futurs meuniers, formait des personnages souvent centraux et porteurs de tous les vices alors qu’ils rendent services à tout un panel de personnages de toutes les classes qu’ils essayent de tromper et escroquer, image de la méfiance qui devait régner envers cet artisan particulier dans le paysage professionnel à une époque où la majorité de la population travaille alors dans les champs. Parmi les plus célèbres, nous pouvons citer “Le meunier et les deux clercs” (première moitié du XIIIème siècle) qui raconte l’histoire d’un meunier qui vole les sacs de farine sur la jument des deux clercs. Le vil meunier sera alors puni de manière grivoise, l’un des clercs couchant avec sa fille et l’autre avec sa femme pendant la nuit. Nous pouvons également citer “Le Meunier d’Arleux” (XIIIème siècle) qui raconte l’histoire d’une jeune fille apportant son blé au moulin. Le meunier propose à la fille de passer la nuit chez son valet car il n’y a plus assez d’eau dans la réserve pour moudre. C’est en réalité une ruse de la part du meunier et du valet qui chercheront à profiter de la jeune fille. Ruse qui sera déjouée par la jeune fille et la femme du meunier pour piéger en retour les deux pervers. Ce qui est intéressant dans ce second fabliaux est le grand nombre de précisions qu’il nous offre sur la vie au moulin. Tout d’abord la raison pour laquelle la jeune fille ne peut pas faire moudre son grain est la file d’attente du moulin, cette queue et cet ordre de passage que nous avons mentionné plus tôt. Notons également la mention de la réserve d’eau utilisée pour faire tourner la roue du moulin car, en effet, le courant d’une rivière n’était pas le seul mode d’alimentation possible, et il était commun de creuser des réserves d’eau qui s’alimentaient dans des petits cours d’eau ou qui se remplissaient grâce à la pluie. Enfin nous avons bien sur la mention et la présence du valet, assistant et apprenti du meunier. Nous apprenons alors qu’il habite chez le meunier et qu’ils partagent leur quotidien. Ainsi nous voyons comment ces fabliaux qui se veulent humoristiques et grivois peuvent nous apporter de précieuses informations sur le quotidien du meunier.
Pour conclure, notons que cette mixité présente autour du moulin se retranscrit dans la grande diversité d’installations meunières qui existent. Bien qu’appartenant à la classe des Laboratores, le meunier n’en est pas moins un Homme du seigneur au même titre qu’un percepteur d’impôt ou qu’un conseiller. Il connaît sa machine et son environnement et a le privilège d’échanger directement avec le propriétaire qui a alors pour devoir de financer l’entretien du moulin et tout ce dont le meunier a besoin pour travailler. Le corps des meuniers se trouve, alors, être un incontournable dans la ruralité féodale.
Le meunier peut également être Homme d’Église au travers des ordres monastiques qui se développent au XIIème siècle. Saint Benoît (480 – 547), fondateur de l’ordre Bénédictin et groupe monastique qui servira d’exemple et de norme pour la majorité des ordres futurs à l’image des Cisterciens, selon sa règle : « Au reste, le monastère, autant que possible, doit être construit de manière qu’on y trouve tout le nécessaire, eau, moulin, jardin, et que les divers métiers soient exercés à l’intérieur du monastère ». Chez ces ordres monastiques ou le travail rythme autant la journée que la prière, le travail au moulin prend une place particulière. Étant un acte de transformation, il se rapproche alors de l’œuvre du Christ qui à travers ses miracles et au travers du dernier repas, transforme la nature des aliments. Le travail du meunier devient alors une méditation théologique et un acte de foi et non pas juste un travail nécessaire à la survie de la communauté.
Ainsi nous constatons que plus qu’un outil, le moulin est un des piliers de la société médiévale, carrefour pour toutes les strates de la société médiévale et d’une certaine manière une lunette grossissante de toute la complexité du monde féodal.
- Le moulin banal est un moulin qui appartient à un seigneur (laïc ou religieux) auquel tous ses serfs dans un certain périmètre devaient aller moudre leur grain et payer le ban, c’est-à-dire la taxe sur la production. C’est notamment de la que vient le mot “banlieue” encore utilisé aujourd’hui dans la langue Française. ↩︎

Fig.1. Un moulin à vent à Étretat, Jean-Baptiste Camille COROT, entre 1850 et 1875, RF 1952 11, Musée du Louvre, Paris
©2020 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Adrien DIDIERJEAN

Fig.2. Le moulin de Dedham, John CONSTABLE, 1820, FA.34[O], Victoria and Albert Museum, Londres
©Victoria and Albert Museum, London

Fig.3. Clerc, chevalier et travailleur représentant les trois classes féodale, Illustration du Li livres dou Santé, fin XIIIème siècle, British Library, Londres, numéro de manuscrit : MS Sloane 2435, folio 85
Bibliographie
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ROUILLARD Joséphine, « L’apport des sources écrites à l’archéologie du moulin à eau médiéval » dans JACCOTEY Luc et
ROLLIER Gilles (éd.), Archéologie des moulins hydrauliques, à traction animale et à vent des origines à l’époque médiévale et moderne en Europe dans le monde méditerranéen, Actes du colloque international de Lons-le-Saunier du 2 au 5 novembre 2011, Besançon, 2016






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