Le musée Picasso Paris a donné carte blanche à Sophie Calle dans le cadre des célébrations du cinquantenaire de la mort du peintre espagnol. Avec l’exposition « À toi de faire, ma mignonne », Calle parvient à s’installer dans l’hôtel Salé, à questionner l’aura du maître des lieux dont toutes les œuvres ont été disposées au sous-sol, et finalement à s’imposer en faisant du questionnement la force centrale de son travail. 

Dans le cadre de sa carte blanche au musée Picasso Paris, Sophie Calle réunit, jusqu’au 7 janvier 2024, des travaux anciens ainsi que des œuvres réalisées pour l’événement. C’est l’absence de Pablo Picasso (1881-1973) qui est mise en scène dans une exposition/superposition pleine d’esprit. Les pièces du musée sont investies par Sophie Calle et transformées en un palimpseste qui voile, cache, relègue et finalement éclipse le maître, mais jamais ne l’efface. 


Au gré des étages, le visiteur est pris dans le récit de l’artiste. Au rez-de-chaussée, il est question des œuvres de Picasso réduites au silence visuel. Ici elles sont prises en photo alors qu’elles sont emballées pendant le confinement, on en distingue la silhouette fantomatique. Là, elles sont occultées par des rideaux en voile épais, on en devine les couleurs assourdies. La Mort de Casagemas, Grande baigneuse au livre, Paul dessinant, Homme à la pipe et La Nageuse, que reste-t-il de ces œuvres lorsqu’elles ne sont plus vraiment là ? Ce sont les souvenirs de ces toiles, recueillis par Sophie Calle, qui sont brodés sur les rideaux qui les voilent. Parfois hilarants, souvent émouvants, ces mots qui les décrivent deviennent le sujet et résonnent dans l’esprit des visiteurs à la manière d’un « je me souviens » de Georges Perec (1936-1982) convoyant une pensée incongrue individuelle vers une émotion universelle. Sophie Calle place Picasso à distance, elle en dessine une sorte de portrait en l’absence.

Un peu plus loin, Picasso se dilue dans les œuvres de Sophie Calle. Il n’est plus qu’un leitmotiv, un point de départ. S’appuyant sur des propos rapportés par Cocteau : « Picasso dit souvent que la peinture est un métier d’aveugle. Il peint, non ce qu’il voit, mais ce qu’il en éprouve, ce qu’il se raconte de ce qu’il a vu », Sophie Calle expose ses propres travaux sur le thème du regard. Objets, photographies et vidéos viennent, par exemple, formaliser les images mentales construites par des aveugles. Quelle est l’image de la beauté ? Les œuvres sont ici décrites par des tiers, Sophie Calle s’invente passeur, elle ouvre la question sur le sujet du portrait et possiblement sur son consentement.

Dans les étages supérieurs, il n’est plus question de Picasso. L’exposition, égrenant les différentes périodes de Sophie Calle, prend des airs de rétrospective. Calle se place au centre de l’exposition, faisant écho à la critique d’art RoseLee Goldberg qui a qualifié sa vie de « performance continue ». Elle assume une sorte d’autobiographie où l’invention et son procédé sont le cœur du récit. Elle se projette dans ses œuvres, étant tout à la fois le commanditaire, le sujet et l’objet. Après une sorte de bilan qui expose les 61 œuvres achevées par l’artiste, un inventaire vient exposer une somme entêtante d’idées jamais abouties. Des cartels se succèdent, résumant brièvement les projets qui, ainsi exposés, acquièrent le statut d’œuvres qu’on n’a pas dénié leur accorder jusqu’alors, sanctuarisées avant même d’avoir été. Enfin, la visite s’achève en un amoncellement de biens personnels de l’artiste, réunis sous forme de lots dans la succession des salles de l’attique qui est transformée, pour l’occasion, en une sorte de maison de vente. S’interrogeant sur son héritage, Sophie Calle, qui n’a pas de descendant, compose un autoportrait fait d’objets. Préparant sa succession, elle semble projeter le visiteur comme son légataire.

L’exposition présente deux grandes qualités. La première est de traiter le « cas Picasso » sans n’y laisser rien paraître. Sophie Calle occupe les murs sans célébrer le peintre espagnol, elle le cite mais l’invisibilise. Elle n’installe pas un dialogue avec le maître, mais elle a l’audace de s’approprier le terrain. Elle énonce simplement la fin d’une discussion et plus encore l’affirmation d’une femme artiste au faite de sa carrière. Si elle questionne la notion d’héritage, c’est bien du sien qu’il s’agit. Elle révèle avec puissance une prétention à prendre sa place, quand bien même elle s’expose chez le monstre sacré. Cette prétention est presque jubilatoire pour le visiteur qu’elle accompagne vers le seul objet de l’exposition : Sophie Calle. On nous dit qu’elle est peut-être dans le bureau réservé à son usage durant le temps de l’exposition, au deuxième étage, mais nous ne la trouvons pas. Toutefois, elle est partout. C’est là l’autre tour de force de cette exposition : la figure de l’artiste qui y est construite par l’accumulation. En effet, bien que d’apparence narcissique, irrigué par l’expression de soi, le travail présenté ne fait qu’inlassablement parler de l’autre. La mère, le père, les aveugles, le personnel du musée, le prisonnier, les amis artistes, l’inconnue photographe, les objets du quotidien, tous sont interrogés pour former le portrait kaléidoscopique de l’artiste. Par leur entremise, Sophie Calle parvient, dans cette exposition, à séparer l’artiste qu’elle est, de l’homme qu’était Picasso. Enfin, on peut s’étonner de ne pas trouver de catalogue de l’exposition mais plutôt une somme de livres dont l’appareil critique est absent. Les trois livres, magnifiquement édités par l’atelier Xavier Barral, sont en effet, en tant qu’objet conçu avec l’artiste, une prolongation de l’exposition et permettent aux visiteurs (s’il en a les moyens !) de poursuivre son parcours avec Sophie Calle au-delà de l’hôtel Salé. _

SOPHIE CALLE 

À toi de faire, ma mignonne

EXPOSITION 3.10.2023 — 7.01.2024

Musée Picasso

5 rue de Thorigny 75003 Paris

LÉGENDES SUIVANT L’ORDRE DE LECTURE

Serena Carone 

Le Cénotaphe de Sophie, 2017, Faïence émaillée, 173 x 54 x 70 cm 

©Serena Carone/ ADAGP, Paris 2023 

Photographie ©Béatrice Hatala/ ADAGP, Paris 2023 

Collection Sophie Calle et Serena Carone

Sophie Calle 

Pablo Picasso, Maya à la poupée, 16 janvier 1938

huile sur toile, 87 × 74 cm, 2022, Tirage numérique, 223 × 115 cm. 

© Sophie Calle / ADAGP, Paris 2023 – Collection de l’artiste

Sophie Calle 

Pablo Picasso, Portrait de Marie-Thérèse, 6 janvier 1937

huile sur toile, 100 × 81 cm, 2022 – Tirage numérique – 141 × 141 cm 

© Sophie Calle / ADAGP, Paris 2023  – Collection de l’artiste 

Sophie Calle 

Pablo Picasso, Paul dessinant, 1923, huile sur toile, 130 × 97 cm, 2023, 

Sérigraphie brodée sur voile, huile sur toile, Musée national Picasso-Paris 

© Sophie Calle / ADAGP, Paris 2023 – Collection de l’artiste – © Philippe Millot


Quelques écrits sur Sophie Calle

Ancel, Pascal, « Sophie Calle : une héroïne contemporaine ». DansVers une sociologie des œuvres. Paris, l’Harmattan, 2001. p. 213-229.

Auster, Paul, Léviathan. Arles, Actes sud, 1993. 

Gratton, Johnnie, « Poétique et pratique du recueil photo-textuel dans l’œuvre de Sophie Calle ». DansLe recueil littéraire : pratiques et théorie d’une forme. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003. (Interférences). p. 125-132.

Guibert, Hervé, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie : roman. [Paris] : Gallimard, 1993, 1990.

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