Inaugurée le 13 septembre au musée du Luxembourg, l’exposition “Gertrude Stein et Picasso : l’invention du langage” revient sur la relation entre l’écrivaine et celui qui se surnommait le Minotaure. À l’occasion de cette nouvelle (énième) exposition sur Picasso, coup d’œil sur le cas unique de son portrait de Gertrude Stein, révélateur du rapport du peintre à ses modèles féminins.

Gertrude Stein aux côtés de son portrait réalisé par Picasso, en 1922PHOTO : Domaine public / Man Ray

Peu de temps après la réalisation du portrait du frère de Gertrude Stein, Léo Stein, peint par Picasso à l’automne 1905, le peintre s’attelle à l’une des figures tutélaires de l’avant-garde parisienne : la poétesse Gertrude Stein. Dans un décor simple, l’écrivaine est représentée dans une imposante robe de chambre en velours balzacienne, sa tête massive reposant sur ses épaules. La figure évolue dans un décor sobre, teinté de coloris brun et ocre. Le processus de création de la toile, à l’instar des autres ouvrages de Picasso, relève d’une mythologie toute faite. Réalisé pendant l’hiver 1905-1906, le portrait aurait nécessité plus de quatre-vingt dix séances de pose, selon Stein1. Toutefois, le délai de création du portrait ainsi que les analyses menées sur la toile démontrent qu’un tel acharnement sur le sujet est impossible2

Si Picasso ne s’y est pas repris à cent fois pour immortaliser Gertrude Stein, l’élaboration de son portrait n’a pas été une tâche aisée pour le peintre. Comment expliquer une telle difficulté ? La figure de Gertrude Stein, fortement liée à ses écrits poétiques, n’est pas à séparer de son engagement féministe et surtout de son homosexualité reconnue3. La confrontation de Picasso à cette sexualité non normative recèle un possible malaise du peintre face à son modèle4. Habitué en effet à peindre les très jeunes femmes qu’il fréquente dans un rapport de domination entre l’artiste/amant et son modèle, Picasso se trouve avec Stein dans l’impossibilité de lui imposer ce rapport amoureux et hégémonique, ce qui le conduit à s’y reprendre à plusieurs fois. Cela se traduit de manière concrète sur la toile par le traitement réservé au visage de l’autrice. Stein raconte dans ses mémoires que Picasso, après avoir passé plusieurs semaines sur son visage, l’aurait effacé dans un mouvement de colère et se serait enfui ensuite pour l’Espagne5. Le visage de Stein tel qu’il est connu aujourd’hui s’apparente à un masque, motif courant dans la pratique picturale6 de Picasso. Cet effacement des traits du modèle afin de les substituer à un visage qui n’est pas réellement le sien traduit bien ce malaise de la part du peintre, et son impossibilité à imposer sa domination aussi bien amoureuse que picturale. Picasso déclare lui-même au sujet de ce portrait : « Tout le monde pense qu’elle n’est pas du tout comme son portrait, mais peu importe, à la fin elle finira par lui ressembler7. ». Ainsi découle de cette conception un rapport presque agonistique entre celui qui peint le portrait et le sujet immortalisé. Stein met à mal la logique amoureuse et surtout dominatrice que Picasso imposait à ses modèles avant le portrait de cette dernière mais qu’il imposera surtout après (Françoise Gilot, Dora Maar…). Le portrait de Gertrude Stein s’apparente, pour Picasso, au premier et dernier portrait monumental d’une femme pour laquelle il n’avait pas d’attachement amoureux. Preuve que la force créatrice du peintre qui lui permettait de rendre vivant un sujet sur la toile était consécutive d’une volonté dominatrice. 

Pablo Picasso, Gertrude Stein, huile sur toile, 100 x 81,3 cm, 1905-1906, Bequest of Gertrude Stein, 1946, 47.106. © 2023 Estate of Pablo Picasso / Artists Rights Society (ARS), New York.

  1. [Paris, Centre Pompidou, 2018-2019], Le Cubisme, (18 octobre 2018 – 25 février 2019), Brigitte Léal (dir.), Paris, Centre Pompidou, 2018, p. 29. ↩︎
  2. John Elderfield, « Je ne vous vois plus quand je vous regarde » in [Londres, Tate Modern, 2002], Matisse-Picasso, ( 11 mai – 18 août 2002), Elizabeth Cowling (dir.), Londres, Tate Modern, 2002, pp. 111-115. ↩︎
  3. Ibid. p. 111. ↩︎
  4. Ibid. p. 114. ↩︎
  5. Hélène Seckel-Klein, « Gertrude Stein et Pablo Picasso. A travers les mots » in [Paris, Grand Palais, 2011-2012], Matisse, Cézanne, Picasso. L’Aventure des Stein, (5 octobre 2011- 16 janvier 2012), Emmanuelle Amiot-Saulnier (dir.), Dijon, Faton, 2011, p. 25. ↩︎
  6. Matisse-Picasso… op.cit, p. 114. ↩︎
  7.  Loc.cit. ↩︎

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