Tenant son origine du Francique — groupe de dialectes parlé dans l’Allemagne frontalière et dans l’extrême-nord alsacien —, le terme « throp » désignait un « amas », un « bourg » ou un « village »1. Au XIe siècle, il devient « trop », adverbe quantitatif de la langue française. Il marque l’intensité excessive. Son emploi — lui-même parfois excessif — prend des formes dérivées permettant l’expression d’un dépassement, de la défiance d’une norme. Tous ses sens s’accordent à manifester la réaction de celui qui le prononce face à l’infaisable, à l’impensable. Nous explorons dans cette édition comment l’art traduit cette réaction ou même la provoque.
À la fin du XVIIIe siècle, le musée-atelier de la Specola (à Florence, dans le duché de Toscane) développe les « Venus anatomiques », reproductions en cire, à taille réelle, de femmes qui livrent leurs entrailles à l’étude des élèves médecins par le truchement d’ouvertures techniques. Troublante de sensualité, elles divisent les visiteurs. Sont-elles trop sexuelles ? Trop réalistes ? A peine un siècle plus tard un curieux phénomène apparait dans la société française : la « Coiffure à la chinoise ». Les femmes s’affublent de hautes coiffures en forme de cônes ou pyramides agrémentées de fleurs et de bijoux. Cette tendance est tout aussi éphémère (elle dure à peine deux ans entre 1812 et 1813) que documentée. Dépassant les standards de la mode de l’époque, elle bouleverse la société, son « ridicule » est moqué par ses contemporains peintres, critiques ou caricaturistes. Alors comment regarder une œuvre dont la démesure submerge le regardeur ? Peut-il substituer à son émotion première une réception plus technique de l’œuvre ? Ainsi, suivant Ruskin ou Barrico l’émotion laisserait place à l’admiration de l’exploit de l’artiste plutôt que de l’œuvre elle-même. Enfin, on peut se demander si l’artiste a toujours conscience de ses dépassements. L’artiste Tina Barley, par exemple, photographie une classe sociale supérieure à laquelle elle appartient, réputée impénétrable. Ses images, composant avec attention des scènes de vie, évoquent une sorte de « paradis Wasp », un entre-soi que questionne notre critique : sommes-nous face à une provocation — involontaire ou non — de l’artiste qui photographie son propre monde, ajoutant à son inaccessibilité une forme d’indécence ?
- cf. définition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. ↩︎






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