« Deux femmes ont paru, il y a quelques jours, au spectacle avec une touffe de cheveux redressés sur leur racine, et surmontés d’un petit kiosque chinois décoré de sonnettes en or ».1Aussi fantasque que ces coiffures semblent l’être, elles ne sont pas seulement l’apanage d’une exubérance isolée mais s’étendent à toutes les mondaines parisiennes entre 1812 et 1813.

Cette coiffure décrite dans la Gazette de France est nommée « coiffure à la chinoise », elle consiste à se tresser les cheveux et à les réunir sous forme de cônes ou de pyramide sur le sommet de la tête dans le but d’obtenir une coiffure haute et élancée.2 Celle-ci est souvent ornementée de fleurs, fausses ou non, ou d’accessoires comme des peignes que l’on agrémente de perles et de diamants.3 Cette dernière est décrite par les journalistes comme « des tire-bouchons de cheveux et des fleurs, plus élevées que les tire-bouchons »4. Cette tendance éphémère a été illustrée par Horace Vernet (1789 – 1863) dans sa série des Merveilleuses qu’il publie dans le Journal des Dames. Toutefois, ne nous trompons pas sur l’ambition d’Horace Vernet qui se moque ici de « la ridicule élévation des coiffures chinoises qui fait le sujet de la Merveilleuse n°17 »5.

Fig. 1 : Le Bon Genre par La Mésangère Planche, n° 60 Une chinoise de la Chaussée d’Antin, 1813, Anonyme,
Eau forte colorié, 34,5 cm ; 24, 8 cm, Paris, Musée Carnavalet.
Fig. 2 : VERNET, Horace, « Coiffure Chinoise, Robe garnie de Chicorée »,
in Costumes et Modes d’autrefois Horace Vernet. Incroyables et Merveilleuses, Paris 1801 – 1818.

La hauteur démesurée de cette coiffure devient un outil de raillerie et révèle que ses contemporains la considèrent dès son apparition comme outrancière. Ainsi on peut lire comme commentaire d’une Chinoise de la Chaussée d’Antin (Fig. 1) « La coiffure n’étant qu’un accessoire, sa hauteur ne devrait jamais égaler la longueur du visage. Il y a déjà plusieurs mois que ce principe est méconnu : chaque jour la mode des coiffures hautes fait de nouveaux progrès ; et nos dames, quand elles font quelque course en voiture, sont, comme les Cauchoises, obligées de mettre leur chapeau sur leurs genoux »6. Cette démesure devient ainsi la cible des caricaturistes qui s’emparent de cette mode en exacerbant son caractère excessif. (Fig. 3 et Fig. 4).

Fig. 3 : Anonyme, Le Bon genre par La Mésangère, n° 64. Faut apprendre à souffrir pour être belle, 1814, Eau forte coloriée, Paris Musée Carnavalet.
Fig. n° 4 : Anonyme, Le Bon genre par La Mésangère, n° 63. Faut apprendre à souffrir pour être belle. Anonyme, 1814, Eau forte coloriée, Paris Musée Carnavalet.

La Gazette de France relie l’émergence de ce phénomène avec la mise en scène du vaudeville les Deux Magots de la Chine (Fig. 5) par Charles-Augustin Sewrin (1771 – 1853) et de l’opérette le Laboureur Chinois7 (Fig. 6) par Henri- Montan Berton (1767 – 1844) en 1813. On remarque effectivement sur la planche de costumes de la pièce Des deux magots de la Chine que le personnage de Ning-Hia, qui incarne une jeune chinoise, aborde effectivement cette coiffure pyramidale sur le sommet de la tête.

Fig. n° 5 : JOLY, BRUNET, BOSQUIER-GAVAUDAN, POTIER et Mlle PAULINE, dans les deux Magots de la Chine,
Estampe, 1813, Paris, Bibliothèque nationale de France.
Fig. n° 6 : MENAGEOT François-Guillaume, Le laboureur chinois, planche n°1 de costumes, 1813,
dessin, Paris, Bibliothèque nationale de France.

Ce vaudeville est peut-être l’outil majoritaire de sa diffusion, puisque qu’effectivement c’est à partir de 1813 que ces coiffures paraissent dans le Journal des Dames, revue de mode de référence créée par la Mésangère (1761 – 1831). Toutefois, il n’en est pas l’origine puisque l’on relève dès juin 1812 des évocations de cette coiffure dans la presse.8 Les premières traces d’une coiffure à la chinoise que nous avons identifié dans la presse date de novembre 1803 dans la revue Journal des débats et des décrets : « On ne fait plus de coiffures pyramidales à la chinoise ».9 En 1805 une coiffure inspirée de celle des chinoises est évoquée dans l’Art du coiffeur, « Cette coiffure se fait avec peu ou beaucoup de cheveux, une épingle à la chinoise, exécutée pour le modèle que j’en ai donné ; elle se monte en visse comme les flèches, et forme un balancier ; les deux extrémités forment chacune un huit en camé, perles, ou diamans [sic.], etc. ; elle doit avoir six ou huit pouces de longueur on ne place qu’un peigne assorti et en baguette étroite ».

Il convient ainsi de se demander comment en est-on arrivé à associer cette coiffure pyramidale et celle des femmes chinoises ? S’est-elle diffusée par la gravure ? Nous n’avons pas pu répondre à cette question. Toutefois, nous avons pu observer qu’effectivement dans les portraits chinois l’usage de fleurs pour orner les coiffures est courant. Chrétien de Guigne (1749 – 1845)10 représente d’ailleurs dans un de ses planches des femmes chinoises en arborant dans leur cheveux, toutefois il ne mentionne pas dans sa description ni ne représente des coiffures en hauteur. C’est John Barrow (1764 – 1848) dans son récit Voyage en Chine11 qui mentionne « Leurs cheveux, d’un noir de jais, étoient [sic.] très serrés, très relevés, et formoient [sic.] un gros nœud sur le haut de la tête, à peu près de la même manière, mais avec beaucoup moins de goût que celui que portent à présent les jeunes dames en France. Ces cheveux étoient [sic.] chargés de gros bouquets de fleurs artificielles ».

Ces récits de voyages étaient publiés dans le Journal des Dames et des Modes afin de présenter les différentes modes du monde.12 Ces récits de voyageurs et leurs publications dans ce type de revue semble ainsi plus vraisemblablement être à l’origine de ce phénomène. Une description semblable est écrite chez Samuel Holmes et accompagnée d’une gravure ou l’on observe une femme arborant une coiffure évoquant une forme pyramidale (Fig.  8).

Fig. n° 8 : ALEXANDER William, Planche 14 Holmes Samuel, Voyage en Chine et en Tartarie,
à la suite de l’ambassade de Lord Macartney, Tome 1, 1805, Paris, Bibliothèque nationale de France.
Fig. n° 9 : ANONYME, Domestic Scenes from an Opulent Household,
Palace scenes with figures, 燕寢怡情圖, règne de Qianlong (1735 – 1796), encre, couleur,
or et soie, 40 x 37 cm, Boston, Museum of Fines Arts Boston.

Enfin, il conviendrait de faire une étude des coiffures chinoises afin de les comparer avec celles réalisées en France. Nous avons pu observer dans les portraits de femmes chinoises quelques coiffures pouvant évoquer celles confectionnées en France. Le museum of Fines Arts de Boston conserve une série de peintures intitulée Domestic Scenes from an Opulent Household, Palace scenes with figures 燕寢怡情圖冊 (Fig. 9), dans lesquelles, femmes et hommes arborent une coiffure en cônes évoquant celles réalisées en France. Cette coiffure aurait ainsi été en vogue durant le règne de Qianlong (1735 – 1796). Hormis, la gravure provenant de l’ouvrage de Holmes nous n’avons pas pu identifier d’autres récits, ou témoignages provenant de Chine représentant cette coiffure. Toutefois, nous ne pouvons pas certifier qu’il en est à l’origine.

Fig. n° 10 : François Boucher (1703 – 1770), Huquier Gabriel (graveur) (1695 – 1772), Perronneau
Jean-Baptiste (graveur) (1715 – 1783) « Demoiselle chinoise », planche n° 9
du Recueil de diverses figures chinoises du cabinet de François Boucher, 1738 – 1749, estampe, Paris INHA.
Fig 11 : Femme chinoise tenant un miroir (ou tenant un plat), Chine Suzhou, xylographie,
première moitié du XVIIIe siècle, Schloss Wilhelmshöhe, département des estampes et dessins, inv.6.2.401

De plus, nous observons dans le recueil de diverses figures chinoises du cabinet de François Boucher (1703 – 1770)  que l’artiste a déjà recours à cette forme de coiffure pour représenter une chinoise (Fig. 10). Pour réaliser ses figures l’artiste s’inspire d’estampe ou de catalogue d’estampe provenant de sa collection ou auquel il a accès. Il emploie les motifs qu’il a  pu observer et à partir de ces dernières composent ses propres figures. La catalogue d’exposition Une des provinces du rococo. La Chine rêvée de François Boucher, signale un rapprochement avec une estampe daté de la première moitié du XVIIIe siècle conservée au département des estampes et dessins du Schloss Wilhelmshöhe (Fig. 11) On observe sur celle-ci que la femme tenant le miroir arbore cette coiffure en cône, ornée d’épingle agrémenté de nombreux décors. Cette iconographie ne serait pas uniquement le fruit de l’imaginaire du peintre. En effet, il semble qu’elle trouve sa source dans les différentes représentations des dames chinoises auxquels les Européens avaient accès à travers les différents produits d’importation. Ainsi, l’ensemble de ces figures contribue à former l’imaginaire de la chinoiserie. L’aspect incongru et irréalisable de ces dernières participe à la création d’un fantasme, d’un ailleurs rêvé recherché au XVIIIe siècle.

La coiffure chinoise à la mode entre 1812 et 1814 semble ainsi être le fruit du croisement de nombreuses influences, celles des chinoiseries du XVIIIe siècle, qui se trouvent par la suite agrémentées par les descriptions que l’on trouve dans les récits de voyages et qui sont largement diffusés dans la presse. Celle-ci se diffuse ainsi dans la culture visuelle du début du XIXe siècle par l’entremise du théâtre, largement alimenté par l’ensemble de ces fantasmes. Elles incarnent ainsi la fascination persistante pour la Chine incarnant un ailleurs rêvé mais dont on ne cherche pas à rétablir une réalité.

Bibliographie

BAJOU Valérie, Horace Vernet (1789 – 1863), Paris, Faton, 2023.

DA SILVEIRA Piedade, Le magasin de nouveautés “Aux Deux Magots”, Fontenay-sous-Bois, Caisse des retraites des entreprises à commerces multiples, 1993. 

KLEINERT Annemarie, Le « journal des dames et des modes » ou la conquête de l’Europe féminine (1797 – 1839), Paris, Thorbecke, 2001.

WEIGERT Roger-Armand, Costumes et modes d’autrefois. Horace Vernet. Incroyables et Merveilleuses. Paris 1810-1818, Paris, Editions Rombaldi, 1955.

[Besançon, Musée des beaux-arts et d’archéologie, 2019 – 2020] Une des provinces du rococo : la Chine rêvée de François Boucher (9 novembre 2019 – 2 mars 2020), SURLAPIERRE Nicolas, RIMAUD Yohan, LAING Alastair, Paris, In Fine, 2029.

  1. Gazette de France, 2 juin, 1813, p.2. ↩︎
  2. Le journal de Paris, 19 août 1812, p.4. ↩︎
  3. Gazette de France, 27 septembre 1812, p. 4. ↩︎
  4. Ibid. ↩︎
  5.  BAJOU Valérie, Horace Vernet (1789 – 1863), Paris, Faton, 2023, p. 51. ↩︎
  6. Costumes et Modes d’autrefois Horace Vernet. Incroyables et Merveilleuses, Paris 1801 – 1818. ↩︎
  7. Gazette de France, 2 juin 1813, p.2. ↩︎
  8. Le journal de Paris, 26 juin 1812, p.4. ↩︎
  9. Journal des débats et des décrets, 24 novembre 1803, p. 4. ↩︎
  10. Chrétien de Guignes, marchand et sinologue français qui a participé comme interprète au sein de l’ambassade menée par les Hollandais auprès de Qianlong en 1794. Cf. Grégoire Eldin (21/03/2022), GUIGNES Chrétien de (FR) in Collectionneurs, collecteurs et marchands d’art asiatique en France 1700-1939 – INHAhttp://agorha.inha.fr/detail/314 (Consulté le 27/03/2025)  ↩︎
  11. BARROW John, Voyage en Chine formant le complément du voyage de Lord Macartney, Contenant des Observations et des Descriptions faites pendant le séjour de l’Auteur dans le Palais Impérial de Yuen-Min-Yuen, et en traversant l’Empire Chinois, de Peking à Canton, Paris, chez F. Buisson, 1805. ↩︎
  12. Journal des dames et des modes, 12 septembre 1805. ↩︎

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