L’Alsace possède l’un des patrimoines castraux médiévaux les plus riches de France et profite d’une vie associative locale très active, assurant l’entretien de ceux-ci. Territoire complexe, pivot entre le monde latin et le monde germanique, elle fut longuement disputée et se dota ainsi, au fil du temps, d’un grand patrimoine architectural au influences diverses.
Perché à 757 mètres sur sa montagne, le Haut-Kœnigsbourg, solennel et imposant, observe la vallée d’Orschwiller tel un géant endormi. Il témoigne de l’importante histoire des terres qu’il domine. Tantôt française, tantôt germanique, l’Alsace a toujours été une région frontalière, carrefour entre l’Empire romain et ses descendants et le monde germanique. Région longtemps convoitée, longtemps disputée, elle s’est naturellement parée de fortifications imposantes sur ses sommets, qui demeurent, encore aujourd’hui, les derniers témoins d’une époque où la guerre faisait partie du quotidien de ces terres.
Érigé au XIIème siècle, le Haut-Kœnigsbourg1 fut contrôlé par de grandes familles du monde germanique. À l’origine de la construction, les premiers propriétaires du château furent les Hohenstaufen, famille d’où sont issus plusieurs empereurs du Saint-Empire romain germanique, dont Frédéric Ier Barberousse (1122 – 1190). Au XIIIème siècle, en raison de l’affaiblissement de la famille impériale, le château est conquis par les ducs de Lorraine. Il devint un repaire de chevaliers-brigands qui attaquaient les voyageurs locaux. Une coalition des villes de Bâle, Colmar et Strasbourg les chasse en 1456. La ruine est alors reprise par les Habsbourg, qui la confient aux Tierstein2, une riche famille suisse. Les Tierstein entreprirent d’importants travaux de modernisation du château à partir de 1476 pour en faire une forteresse imprenable. Toutefois la bâtisse fut saisie à nouveau plus d’un siècle plus tard, en 1633, après cinquante-deux jours de siège par les armées suédoises pendant la guerre de Trente Ans, qui ravagea l’Europe. Les Suédois laissent le château en ruine. Le château resta intouché deux siècles durant jusqu’à l’annexion de l’Alsace-Moselle par la Prusse en 1871, la ruine isolée sur sa montagne connaît un second souffle. À la fin du XIXème siècle, des projets de restauration, principalement soutenus par la ville de Sélestat, sont lancés sans jamais aboutir, faute de moyens. Intronisé en 1888, l’empereur Guillaume II (1859 – 1941) (Figure 1), vit dans le Haut-Kœnigsbourg une opportunité pour légitimer son pouvoir et ancrer l’identité germanique de l’Alsace.


Fig. 1 : Photographie de l’empereur Guillaume II (1859 – 1941), photo par T.H. Voigt, 1902. Fig. 2 : Photographie de Bodo Ebhardt (1865 – 1945), 1912.
Outre ces débats concernant la qualité de restauration, le travail d’Ebhardt était dirigé par Guillaume II qui attendait de toute évidence un produit de propagande. La volonté de restaurer le château dans son état XVème siècle, époque où il était au sommet de sa valeur militaire et un chef d’œuvre parmi les bastions de la région, n’était pas anodine. Outre la Germanité, Guillaume II restaura à sa manière l’honneur de l’Alsace en se ramenant à cette grandeur passée3. Ainsi, il est possible de retrouver à travers tout le château des références au Kaiser et à sa dynastie. Que ce soit les poêles qui portent les initiales de l’Empereur ou les portraits des femmes de sa famille dissimulé dans les ornements muraux. Bien sûr, il est impossible d’aborder l’aspect propagandiste du château sans mentionner la salle du Kaiser. Cette pièce centrale dont les imposantes et remarquables fresques furent peintes par l’artiste Strasbourgeois Léo Schnug (1878 — 1933)4, reconnaissable à son trait unique s’inspirant des fresques médiévales, nous rappelle la longue histoire militaire du château. Au plafond, un imposant aigle impérial (Fig. 3) au regard sévère et carnassier. Les blasons qui ornent le rapace, la couronne du Saint-Empire-Romain-Germanique ainsi que l’imposante taille de ce dernier envoie un message clair : « Ici vous êtes en terre Germanique ! ».
Cette volonté de faire du Haut-Kœnigsbourg est une évidence appuyée par plusieurs éléments supplémentaires. Tout d’abord dans une lice5 inaccessible au public, gravé dans la roche (Fig. 4), figurent un texte faisant l’éloge de Guillaume II écrit par Bodo Ebhardt :
« Guillaume II, empereur d’Allemagne et roi de Prusse, a ordonné la reconstruction du Haut-Kœnigsbourg, et il a confié la recherche du passé à Bodo. Là où Hohenstaufen et Habsbourg ont régné, Hohenzollern, une troisième maison impériale a fait reconstruire murs et tours pour qu’ils rayonnent largement sur l’Alsace reconquise sous le pouvoir des Hohenzollern. S’élevant comme mémorial du glorieux empire retrouvé un monument par ailleurs digne du plus grand bâtisseur : Guillaume II. Montrant à la postérité son amour pour l’Alsace, province frontière allemande. ».
De plus, une lettre fut retrouvée dans l’aigle impérial qui ornait le sommet du donjon du château, ce dernier étant arraché en 1995 lors d’une violente tempête. Le texte fut traduit par Bernard Hamann. Le parchemin fut écrit par Guillaume II lui même, attestant de sa volonté de se placer comme héritier des grandes familles Germaniques qui furent actrices de l’histoire du château mais également de l’Alsace :
« Au sommet du donjon plane l’aigle étincelant, le cher symbole de la traditionnelle puissance impériale et de la grandeur allemande. Il étend les ailes sur le château reconstruit et sur le Reichsland qui s’étend à ses pieds. C’est un emblème qui dans le château reconstruit, avec la grâce de Dieu, doit être dressé aux yeux des peuples pour des siècles. C’est l’élément essentiel qui couronne une œuvre qui se dressera encore dans l’avenir et témoignera de la disponibilité du peuple pour aider son seigneur impérial dans la reconstruction d’un monument de la puissance et de la majesté allemande. Des ruines s’est élevée cette construction offensive. Ce que Hohenstaufen créa, ce qui malgré les ouragans de la zizanie survécu obstinément, ce qui pendant des siècles, malgré un état de ruines désertes, restait un fier bâtiment, est désormais reconstruit sous l’impulsion de l’aigle allemand et sous la volonté de sa majesté, l’empereur d’Allemagne et roi de Prusse Guillaume II que Dieu protège; bien au-dessus des bruyants combats de la vie dans la vallée, au-dessus ds vils combats et querelles, vers le soleil levant, plane l’aigle de l’empire, l’aigle des Zollern. Par la volonté de Dieu !
« Au sommet du donjon plane l’aigle étincelant, le cher symbole de la traditionnelle puissance impériale et de la grandeur allemande. Il étend les ailes sur le château reconstruit et sur le Reichsland qui s’étend à ses pieds. C’est un emblème qui dans le château reconstruit, avec la grâce de Dieu, doit être dressé aux yeux des peuples pour des siècles. C’est l’élément essentiel qui couronne une œuvre qui se dressera encore dans l’avenir et témoignera de la disponibilité du peuple pour aider son seigneur impérial dans la reconstruction d’un monument de la puissance et de la majesté allemande. Des ruines s’est élevée cette construction offensive. Ce que Hohenstaufen créa, ce qui malgré les ouragans de la zizanie survécu obstinément, ce qui pendant des siècles, malgré un état de ruines désertes, restait un fier bâtiment, est désormais reconstruit sous l’impulsion de l’aigle allemand et sous la volonté de sa majesté, l’empereur d’Allemagne et roi de Prusse Guillaume II que Dieu protège; bien au-dessus des bruyants combats de la vie dans la vallée, au-dessus ds vils combats et querelles, vers le soleil levant, plane l’aigle de l’empire, l’aigle des Zollern. Par la volonté de Dieu ! »
Outre le facteur artistique, le chantier était en lui-même, à sa manière, une œuvre de propagande. Les moyens mis en place par le Reich étaient importants, laissant à Ebhardt l’opportunité d’exploiter les dernières technologies de son époque. Le château fut très trop équipé de rails permettant l’acheminement du matériel des espaces d’extraction de la pierre jusqu’aux ruines, une station de pompage utilisée jusqu’en 2013 apportant l’eau courante ainsi qu’un générateur apportant l’électricité au bastion, faisant du Haut-Kœnigsbourg un exemple de modernité en son temps.
En dehors des critiques évidentes et aisées que nous avons pu citer jusqu’à présent, ne rejetons pas pour autant l’impressionnant travail de Bodo Ebhardt qui chercha, dans un contexte où il était critiqué de toute part, ou il avait des obligations envers Guillaume II et à une époque où l’archéologie était encore à ses balbutiements, proposa une restauration des plus respectable avec un réel travail de recherche, une réelle volonté d’exactitude et cela en seulement cinq ans de travaux6.
L’investissement d’Ebhardt permit le sauvetage et la pérennité de ce bastion qui vit passer certaines des figures et des événements les plus marquants de l’histoire européenne. Soulevant ainsi la question des limites de la restauration et de l’exactitude archéologique. Par honnêteté archéologique, vaut-il mieux laisser une ruine en l’état au risque qu’elle disparaisse et tombe définitivement dans l’oubli ? Cette question, si complexe qu’elle fait débat depuis l’Antiquité et qu’elle était déjà une source de discorde autour du projet d’Ebhardt, ne saurait être répondue ici, mais le Haut-Kœnigsbourg nous prouve qu’un équilibre est assurément possible.


Figure 3 : Plafond de la salle du Kaiser, 2023, photo par Nikola Radosavljevic. Figure 4 : Texte de la lice, 2023, photo par Nikola Radosavljevic
- Signifiant « Haut-château du roi ». ↩︎
- Château du Haut-Kœnigsbourg, Un château fort de montagne en Alsace, [https://www.haut-koenigsbourg.fr/fr/le-chateau/neuf-siecles-d-histoire/un-chateau-fort-montagne/] ↩︎
- Château du Haut-Kœnigsbourg, Le rêve de l’empereur Guillaume II pour le château du Haut-Kœnigsbourg [https://www.haut-koenigsbourg.fr/fr/le-chateau/neuf-siecles-d-histoire/la-restauration-chateau/le-reve-l-empereur-guillaume-ii/] ↩︎
- Château du Haut-Kœnigsbourg, Une restauration critiquée, mais respectueuse du passé du château [https://www.haut-koenigsbourg.fr/fr/le-chateau/neuf-siecles-d-histoire/la-restauration-chateau/une-restauration-critiquee-mais-respectueuse-passe-chateau/] ↩︎
- D’après le Larousse : « palissade en bois dont on entourait les châteaux fortifiés ou toute enceinte destinée aux exercices en plein air ». ↩︎
- Château du Haut-Kœnigsbourg, Une restauration critiquée, mais respectueuse du passé du château [https://www.haut-koenigsbourg.fr/fr/le-chateau/neuf-siecles-d-histoire/la-restauration-chateau/une-restauration-critiquee-mais-respectueuse-passe-chateau/] ↩︎






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