Il serait simple de limiter le rôle et la participation du meunier dans le cycle de vie du moulin à la production de farine. Or cela serait sous-estimer l’implication et les responsabilités diversifiées qui accompagnaient cette profession si importante à l’époque médiévale.
Le moulin est une pièce d’orfèvrerie médiévale dont les pièces et la structure étaient essentiellement faites en bois. Installation souvent fragile pouvant facilement être rasée (ou du moins endommagée) lors des violentes crues des grands fleuves, le moulin hydraulique restait un investissement important pour son propriétaire qui devait s’assurer de son bon fonctionnement et de son entretien pour en garantir la pérennité et sa rentabilité sur le long terme. Il en était du rôle du meunier. Chef d’orchestre du moulin dont il était gardien, le meunier était à la fois artisan, administrateur, producteur et commerçant. Faisant le lien entre la population, qui dépendait principalement des moulins pour se nourrir, et le propriétaire, seigneur des terres concernées ou monastère influent de la région, le meunier était une figure bien à part dans le paysage social médiéval. Si nous avons déjà pu mentionner la question sociale du moulin1, intéressons-nous ici plus en détail au travail quotidien du meunier.
Le travail du meunier était divisé en six ou sept grandes tâches : accueillir et servir le client, moudre le grain, entretenir le moulin, rendre compte au propriétaire de l’état du moulin et lui verser le ban (une taxe sur la production de farines) et enfin, dans le cas ou le moulin était localisé sur un pont, percevoir le tonlieu (un impôt appliqué aux marchands soit pour s’installer sur les marchés, soit comme taxe de passage lorsque les marchandises étaient acheminées par les ports ou les ponts). Nous nous intéresserons ici au travail plus concret et physique du meunier.
Commençons par la plus essentielle des activités : la mouture. La majeure partie du travail de mouture se focalisait autour de deux postes : les meules pour ajuster la finesse de la farine et s’assurer que le grain était bien broyé et les diverses vannes (fig.1) pour contrôler le flux d’eau et donc la vitesse de rotation des meules. Si le contrôle de l’eau était avant tout important pour une question de sécurité et de durabilité des meules (en évitant qu’elles ne se frottent inutilement et s’usent), il pouvait également être crucial pour mesurer avec précision la quantité d’eau disponible, en particulier durant l’été ou les pluies se faisaient plus rares et les rivières étaient plus sèches. De nombreux moulins de villages installés sur des petits cours d’eau devaient alors être alimentés par des réservoirs artificiels remplis tout du long de l’année par la pluie. Par conséquent, la mauvaise gestion du stock pouvait signifier le chômage technique pour le meunier qui ne pouvait plus activer son installation. Cette immobilisation pouvait rendre pénible le quotidien des villageois, les obligeant parfois les villageois à devoir rejoindre un autre moulin, impliquant la nécessité de porter son grain sur plusieurs kilomètres. Dans le pire des cas, le village était trop isolé pour avoir un autre moulin à proximité, les villageois pouvaient se voir privés de farine et donc de pain (très présent dans la l’alimentation médiévale) et par conséquent une perte éventuelle de la réserve de grain destiné à l’alimentation.

Le poste des meules était celui qui nécessitait la plus grande précision de la part du meunier et était véritablement le cœur de son travail.. Le poste se composait de plusieurs pièces2 (fig.2) :
- Les meules qui fonctionnaient par paire, la meule dormante en dessous qui restait immobile et la meule active ou flottante au-dessus par laquelle le grain était introduit et qui tournait.
- La trempure, un mécanisme qui, grâce à un système de contrepoids, permettait au meunier de régler l’écart entre les deux meules. Hautement précis, ce système offrait un réglage au millimètre près. Le meunier venait jouer sur cet écart pour travailler la finesse de sa farine et éviter que les meules ne se frottent.
- La trémie, un entonnoir en bois placé au-dessus des meules dans lequel le meunier versait les grains. Le trémie était connectée à l’encaissement des meules dont le mouvement provoquait des vibrations. Ces vibrations faisaient progressivement tomber le grain à un rythme régulier, un peu comme un tamis qu’on ferait trembler. Ces vibrations évitant que le grain ne reste bloqué et donc que les meules tournent à vide et s’abîment. La trémie pouvait également avoir un système de sonnette qui consistait en une petite plaque de pression qui appuyait un fil connecté à la cloche. Si le grain commençait à manquer, le poids sur la plaque ne serait plus suffisant pour tenir le fil sous tension, se dernier s’échappait et faisait sonner la clochette, indiquant au meunier qu’il était temps de rajouter du grain.

Se démocratisant au XIXème siècle, les moulins furent également équipés d’un blutoir (fig.3) qui fonctionnaient essentiellement comme de très grands tamis permettant d’obtenir une farine toujours plus fine et pure. L’installation pouvait être connectée au mécanisme hydraulique pour automatiser son mouvement.

Ce mécanisme devait être régulièrement entretenu, tout particulièrement les meules dont le frottement lissait la surface des pierres. Par conséquent le meunier devait régulièrement lever les meules pour les « rhabiller »3 ou les repiquer, c’est-à-dire reprendre les sillons sur la surface de chaque meule permettant de correctement broyer le grain, à l’aide d’un pic (fig.4).

L’entretien ne se limitait bien évidemment pas qu’au matériel de travail. Si le propriétaire du moulin était garant de toutes les dépenses autour de l’entretien de la structure, impliquant éventuellement d’employer des artisans compétents si des réparations plus complexes étaient nécessaires, le meunier devait régulièrement s’improviser menuisier pour rafistoler des pâles des roues à aube. Par conséquent, il n’était pas rare de retrouver en parallèle du moulin un petit atelier de menuiserie.
L’entretien passait également par le nettoyage des voies d’eaux qui risquaient d’être bouchées par de la végétation, de la boue ou encore des restes d’animaux (des poissons morts par exemple). Si ce nettoyage n’était pas fait, la roue pouvait être bloquée par les détritus. Cependant dans le pire des cas les aubes pouvaient se casser impliquant l’immobilisation du moulin le temps des réparations.
Pour conclure, nous constatons que le moulin fut une installation qui, par ses matériaux et ses qualités de construction, pouvait être solide. Cependant, les moulins hydrauliques étaient également des constructions fines, demandant un soin tout particulier et constant pour en assurer la longévité. Une chose intéressante est la place du propriétaire dans cet entretien. Il serait aisé de s’imaginer que les propriétaires médiévaux étaient des seigneurs exploitant le peuple, une vision de la société féodale très diffusée à partir du XVIIIème et l’émergence des premières idées socialistes plaçant le propriétaire et le bourgeois comme figure d’oppression. En réalité le propriétaire médiéval avait pour devoir le bon entretien des lieux et se devait de financer tous les travaux ainsi que le nécessaire pour le bon travail du meunier. Ainsi de nombreux corps de métiers, autres que le meunier, pouvaient intervenir sur le moulin, faisant de la maintenance de la structure une large part du travail quotidien au moulin mais également un travail d’équipe4.
- RADOSAVLJEVIC, Nikola; Le moulin médiéval — Entre outil et espace d’échange; Me Fecit; 2024; https://mefecit.org/2024/02/10/le-moulin-medieval-entre-outil-et-espace-dechange/ ↩︎
- RIVALS, Claude; Le moulin et le meunier – vol.1; p.25 ↩︎
- RIVALS, Claude; Le moulin et le meunier – vol.1; p.130 ↩︎
- MARCHANDIN, Pierre; Moulins et énergie à Paris du XIIIème au XVIème siècle; p.278 ↩︎






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