À l’occasion de l’Exposition Universelle de 1900, Albert et Henri Guillaume présentent l’installation monumentale Le Monde sous-marin, un aquarium public en plein Paris. « Aucune description ne peut rendre l’aspect vraiment merveilleux que prennent cette faune et cette flore sous-marines dans la magie des rayons lumineux. Nulle expression ne saurait donner une idée de spectacle éblouissant qui se déroule aux yeux des visiteurs dans ce radieux jardin de l’océan, transporté, comme par enchantement, au centre même de Paris. »1
« Des plongeuses revêtues de maillots caoutchoutés couverts d’écailles étincelantes,
et dont la chevelure, mêlée d’algues marines et toute jonchée de perles électriques, flotterait éparse autour d’elles. C’est très joli comme description, mais il faudrait voir la réalisation de cette féerie, et j’ai peur d’y voir d’affreuses nageuses
aux formes, oh combien peu callipygéennes, suspendues par des fils de fer
que promèneront des machinistes ennuyés, au lieu des délicieuses chimères promises, quant aux plongeurs pourvu que ce ne soit pas le même scaphandrier
qui régulièrement chaque demi-heure rencontra la même épave et cherchera
un trésor découvert vingt-quatre fois par jour. »2
Lors de ce présent article, nous mentionnons peu les bacs et les espèces qui y évoluent à la vue du public. Il s’agit de mettre ici en lumière les attractions humaines au sein même des bacs. Il sera question des démonstrations des corps de travailleurs de la mer, scaphandriers et pêcheurs, et des performances spectaculaires de sirènes et de plongeurs. Celles-ci sont attendues du public et de la critique, comme nous pouvons le comprendre à la citation qui ouvre cette recherche. Nous proposons de réaliser cette étude grâce à des sources contemporaines de « l’Exposition du Siècle »3 : la presse populaire et le Guide souvenir de l’Aquarium4, réalisé par les soins de ses concepteurs, en vente dès l’ouverture de l’Exposition pour la somme de 1 franc5. Le premier aquarium public ouvre ses portes en 1853 au jardin zoologique de Regent’s Park à Londres6. En France, le premier aquarium public est ouvert aux spectateurs dès le 3 octobre 1861 au Jardin d’Acclimatation7. La même année, la publication du long poème en prose, La Mer, de Jules Michelet8 alimente l’engouement que les profondeurs suscitent. La presse s’empare à son tour de l’événement de l’Aquarium. Mentionnons l’article de Théophile Gautier publié dans le Moniteur Universel après sa visite au Jardin d’Acclimatation9. Ces dispositifs se développent et se multiplient dans les années 1860. Dans son article sur la mode de l’aquarium en France10, Camille Lorenzi définit le terme « aquarium mania », employé pour désigner les fortunes de l’aquarium en Angleterre dans les années 1850-186011. L’aquarium public trouve son épanouissement et sa fortune à l’Exposition Universelle de 1900 avec l’œuvre des frères Guillaume, prenant entre les ponts de l’Alma et des Invalides, dans l’axe de la porte monumentale de René Binet, aux formes aquatiques.

L’installation de Henri et de Albert Guillaume est composée de dix bacs consécutifs. Le premier, situé à l’entrée, contient une sculpture de Henri Gauquié (1858-1927), le Triomphe d’Amphitrite. Ce premier bac incarne les idéaux des concepteurs :
« Leur aquarium sera une attraction publique, d’une nouveauté
et d’une originalité incontestable et constituera en même temps une école de vulgarisation scientifique présentée sous la physionomie
la plus attrayante dans une note d’art parfait et de goût exquis»12.
À la fois pièce de science et d’art, une attention esthétique particulière est portée à ces bacs au-delà du vérisme zoologique des écosystèmes recomposés. Ainsi, les thématiques des bacs sont les suivantes : les ruines sous-marines, les navires sombrés, les actinies et les méduses, la banquise, le volcan sous-marin, la mer de corail, les éponges, et les galets. Au sein de ces bacs, aux airs de caprices architecturaux pour certains et de littoral rocheux pour d’autres, plusieurs prestations spectaculaires rythment et animent la journée et la visite du spectateur. Nous apprenons que ces performances sont données gratuitement et que le spectacle est part intégrante de l’installation13. Ces divertissements sont annoncés dès l’affiche publicitaire de l’Aquarium (Fig. 1) et occupent d’ailleurs une place visuelle importante sur celle-ci. On apprend aussi, lors de la présentation du projet d’aquarium en octobre 189714, que ces spectacles vivants sont pensés dès la conception et constituent des éléments principaux de l’attraction. Ces spectacles se déroulent, selon le programme donné dans La Patrie, tout au long de la journée, de la fin de matinée à tard le soir15.

Les scaphandriers sont mis à l’honneur dans les deux bacs des navires sombrés16 qui ont les plus grandes contenances. Ces bacs sont les deuxième et troisième lorsqu’on pénètre dans l’installation. Aussi, le décor y est si particulier qu’il sert de théâtre aux exercices des scaphandriers. Un scaphandrier est un travailleur de la mer, spécialisé dans les interventions sous-marines ; le premier équipement autonome est breveté au début des années 1860. Son équipement pressurisé est symptomatique de l’esthétique mécanique qu’engendre l’imaginaire technique subaquatique de la fin du siècle.
« À certaines heures de la journée, (…), les scaphandriers
apparaissent ; leur casque de cuivre jette de fauves reflets sous l’éclat
de leurs lanternes sourdes. Ils vont à travers les rocs et les débris
du navire, ils envahissent la coque et sortent bientôt,
emportant la cargaison du navire sombré. Ainsi, par ces exercices
réglés avec la plus parfaite exactitude, le public est initié
au labeur des travailleurs de la mer. »17
Aucun témoignage photographique n’existe de ces démonstrations, pour des raisons de luminosité et de mouvement liées aux balbutiements de la photographie. Toutefois, dans La Patrie du 9 juillet 190018, nous trouvons deux illustrations représentant des descentes de scaphandriers (Fig. 2 et Fig. 3). Ces images correspondent à la description qui en est faite dans le même article :
« Puis, des scaphandriers apparaissent, armés de puissantes lanternes électrique, et se livrent à leurs travaux sous les yeux du public. Et les poissons, accoutumés à leurs évolutions, n’en sont pas effrayés. J’ai vu là […] tous les genres de poissons de mer, absolument familiers, venir prendre des crevettes dans la main des scaphandriers. »


Fig. 3 : Les navires sombrés, pl. 4922, dans ANONYME, « À l’Exposition, une visite à l’aquarium », La Patrie, 9 juillet 1900, p. 1.
Fig. 4 : Les navires sombrés, pl. 4923, dans ANONYME, « À l’Exposition, une visite à l’aquarium », La Patrie, 9 juillet 1900, p. 1.
Dans la culture visuelle appliquée au monde sous-marin à la fin du XIXe siècle, l’union entre la modernité industrielle et technique et le fantasme poétique, est incarnée par l’association du scaphandrier et de la sirène (Fig. 4). Il est donc évident pour les frères Guillaume d’intégrer des prestations de sirènes aux côtés des scaphandriers afin d’incarner au mieux l’imaginaire sous-marin du siècle.


Fig. 5 : GUILLAUME, Albert, dans LABOUCHÈRE, Georges, « À l’Exposition », La Vie moderne, 17 juin 1900, p. 1.
Fig. 7 : GUILLAUME, Albert, dans LABOUCHÈRE, Georges, « À l’Exposition », La Vie moderne, 17 juin 1900, p. 1
Ainsi, des « théories de sirènes aux longues chevelures entremêlées d’algues flottantes, et qui semblent s’agiter au sein même des flots »19 offrent alors à certaines heures de la journée leurs silhouettes ondulant dans le bac de corail (Fig. 5). Des musiques savamment choisies, peut-être pour leurs sonorités oniriques, accompagnent les prestations de ces femmes costumées20. Dans L’Événement du 22 mai 190021, le journaliste Georges Duval rédige une courte fiction mettant en scène Monsieur Bérenger, un visiteur sceptique de l’Aquarium.
« Imaginez-vous qu’il existe à l’Exposition Universelle, un Aquarium. L’initiateur du susdit Aquarium pensant que les brochets, les anguilles et les petits goujons seraient un attrait insuffisant pour l’étranger, a eu l’idée de leur adjoindre des femmes, qui sont du monde, ou non, je n’en sais rien. »
L’auteur discute l’aspect moral de ces démonstrations de sirènes à travers le regard de ce spectateur.
Dans le même bac que celui où se produisent les sirènes, le bac du corail, des pêcheurs de perles et d’éponges apprennent au public les mouvements propres à leur corps de métier. « Le pêcheur descend debout le long d’une corde raidie par le poids d’une pierre : une fois au fond, il se jette vers le fond pour ramasser toutes les coquilles possibles, les met dans un filet et remonte à la surface. (…) Les promoteurs de l’Aquarium ont voulu donner à leurs visiteurs une exacte reproduction de ce curieux spectacle »22
Enfin, les dernières prestations spectaculaires auxquelles peut assister le visiteur de l’Aquarium sont celles des plongeurs. En voici la description livrée par les concepteurs du « Monde sous-marin » : « Des plongeurs et des plongeuses d’une habileté rare – l’un d’eux, véritable amphibien, reste quatre minutes au fond de l’eau – viennent chaque jour de cinq à sept heures et de neuf heures à minuit jouer dans le bac du corail le rôle des pêcheurs de Manaar et de Ceylan »23. Le dessin de Henri Guillaume reproduit dans le numéro de La Vie moderne (Fig. 7) du 17 juin 190024 témoigne de l’étonnement que peuvent provoquer ces interventions curieuses.
À la « Great attraction de l’Exposition »25, tant les progrès techniques associés au dispositif de l’aquarium que les avancées scientifiques en matière d’océanographie sont mis en avant. Les concepteurs exploitent les fantasmes sous-marins issus de la culture littéraire et visuelle du temps, et les mêlent aux travailleurs de la mer dont l’activité est magnifiée à travers ces spectacles immergés.

Fig. 6 : Bac de corail dans ANONYME, Guide souvenir de l’aquarium de Paris / Exposition universelle de 1900, Paris, H. Simonis-Empis, 1901, p. 56.
Bibliographie :
ANONYME, « La vie artistique », La Nation, 17 octobre 1897, p. 1.
ANONYME, « L’aquarium de Paris », La Nation, 7 août 1898, p. 1. ANONYME, « L’aquarium de Paris », Le Journal, 13 juin 1900, p. 6.
ANONYME, « À l’Exposition, une visite à l’aquarium », La Patrie, 9 juillet 1900, p. 1.
ANONYME, Guide souvenir de l’aquarium de Paris / Exposition universelle de 1900, Paris, H. Simonis-Empis, 1901. DUVAL, Georges, « Monsieur Bérenger contre les Sirènes », L’Événement, 22 mai 1900, p. 1. LABOUCHÈRE, Georges, « À l’Exposition », La Vie moderne, 17 juin 1900, p. 1. LE GALL, Guillaume, Aquariorama. Histoire d’un dispositif, Sesto San Giovanni, Mimésis, 2022.
LORENZI, Camille, « L’engouement pour l’aquarium en France (1855-1870) », Sociétés & Représentations, t. II, n° 28, 2009, p. 253-271. QUANTIN, Albert, L’Exposition du siècle, Paris, Le Monde moderne, 1900.
Image de titre : Aquarium. Exposition Universelle de 1900, carte postale, musée Carnavalet, Paris.
- ANONYME, Guide souvenir de l’aquarium de Paris / Exposition universelle de 1900, Paris, H. Simonis-Empis, 1901, p. 32. ↩︎
- ANONYME, « La vie artistique », La Nation, 17 octobre 1897, p. 1. ↩︎
- QUANTIN, Albert, L’Exposition du siècle, Paris, Le Monde moderne, 1900. ↩︎
- Lien de consultation https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5530631n# ↩︎
- ANONYME, « L’aquarium de Paris », Le Journal, 13 juin 1900, p. 6 ↩︎
- LE GALL, Guillaume, Aquariorama. Histoire d’un dispositif, Sesto San Giovanni, Mimésis, 2022, p. 135. ↩︎
- LORENZI, Camille, « L’engouement pour l’aquarium en France (1855-1870) », Sociétés & Représentations, t. 2, n°28, 2009, p. 267. ↩︎
- MICHELET, Jules, La Mer, 1861, Paris. ↩︎
- Nous renvoyons à l’article LE GALL, Guillaume, « Dioramas aquatiques : Théophile Gautier visite l’aquarium du Jardin d’acclimatation », Culture et Musées, 32, 2018. ↩︎
- LORENZI, Camille, op. cit., 2009. ↩︎
- Ibid., p. 255. ↩︎
- ANONYME, « L’aquarium de Paris », La nation, 7 août 1898, p. 1. ↩︎
- ANONYME, « Exposition Universelle de 1900 », Le Monde artiste, 1er juillet 1900, p. 408. ↩︎
- Des dessins de la maquette de 1897, mis au jour par Guillaume Le Gall, présentent bien des scaphandriers. ↩︎
- ANONYME, « À l’Exposition, une visite à l’aquarium », La Patrie, 9 juillet 1900, p. 1. ↩︎
- ANONYME, Guide souvenir de l’aquarium de Paris / Exposition universelle de 1900, Paris, H. Simonis-Empis, 1901, p. 40. ↩︎
- Loc. cit. ↩︎
- ANONYME, « À l’Exposition, une visite à l’aquarium », La Patrie, 9 juillet 1900, p. 1. ↩︎
- ANONYME, Guide souvenir de l’aquarium de Paris / Exposition universelle de 1900, Paris, H. Simonis-Empis, 1901, p. 56. ↩︎
- ANONYME, « L’aquarium de Paris », Le Journal, 13 juin 1900, p. 6. ↩︎
- DUVAL, Georges, « Monsieur Bérenger contre les Sirènes », L’Événement, 22 mai 1900, p. 1. ↩︎
- ANONYME, Guide souvenir de l’aquarium de Paris / Exposition universelle de 1900, Paris, H. Simonis-Empis, 1901, p. 56. ↩︎
- Loc. cit. ↩︎
- LABOUCHÈRE, Georges, « À l’Exposition », La Vie moderne, 17 juin 1900, p. 1. ↩︎
- ANONYME, « La vie artistique », La Nation, 17 octobre 1897, p. 1. ↩︎






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