L’exposition de l’hiver 2023-2024 au musée du Château de Versailles et de Trianon à propos du peintre Horace Vernet (1789-1863), a permis de redécouvrir l’œuvre très prolifique de cet artiste. S’il n’est pas resté dans les mémoires à l’inverse de ses confrères Théodore Géricault (1791-1824) ou Eugène Delacroix (1798-1863), son œuvre est toutefois omniprésente dans notre paysage culturel, notamment par ses tableaux de bataille illustrant nos livres d’histoire. Nombre de ses œuvres représentent des événements politiques et militaires de la première moitié du XIXe siècle. Ces illustrations historiques matérialisent la grande fresque de l’Histoire de la France et composent l’un des projets idéologiques les plus ambitieux du siècle sur lequel nous nous attarderons dans cet article : le musée historique de Versailles.

Fig. 1 : Horace Vernet, Prise de la Smala d’Abd-el-Kader par le duc d’Aumale à Taguin, le 16 mai 1843, 1843-1845, huile sur toile, H. 489 ; L. 2170 cm, Versailles, musée du Château de Versailles et de Trianon. © RMN-GP (Château de Versailles) / © Franck Raux

À l’occasion de cette exposition, de grandes fresques démesurées de batailles célèbres étaient visibles où se mêlent un balai de soldats, d’animaux exotiques au cœur de paysages pittoresques. Le parcours d’exposition inclut les salles dites « d’Afrique », entièrement décorées par Horace Vernet, servant aux expositions temporaires dont les habituels dispositifs scénographiques cachent la majorité du temps ces décors. Seulement, les tableaux d’Horace Vernet, pris isolément les uns des autres, paraissent bien répétitifs. Les galeries historiques sont arides pour le spectateur et celles-ci ne peuvent être appréciées de la même manière qu’une galerie des Beaux-Arts telle que la Grande Galerie du Louvre. Plus que plaire à l’œil du spectateur, la nature de ces tableaux, de sujets et de formats similaires, impose qu’on les considère comme un ensemble cohérent véhiculant un message idéologique.

Ces toiles démesurées s’inscrivent dans la volonté politique du roi Louis-Philippe Ier de rassembler, dans un même musée, toutes les gloires de l’Histoire de France afin d’unifier la nation. Le “roi des français” est placé sur le trône par des révoltés libéraux lors de la Révolution des Trois Gloireuses de 1830 : l’instabilité politique faisant, il tente d’unifier les différentes franges de la population qu’elles soient royalistes, bonapartistes ou républicaines dans un projet nationaliste et patriotique. Cette volonté est matérialisée dans la création du musée historique de Versailles, ouvert en 1837, dont la clé de voûte est la galerie des Batailles1, célébrant les plus grandes victoires de France allant des premiers temps du royaume de France, en passant par les guerres napoléoniennes, jusqu’aux événements contemporains des salles d’Afrique2. Dès sa création, se pose la question d’actualiser cette galerie par l’ajout d’évènements marquant le règne de Louis-Philippe Ier, son instigateur, ancrant de cette manière son propre règne dans la lignée des plus grandes gloires de France. Une première salle est consacrée à diverses victoires françaises telles que le Siège d’Anvers en 1832, la Prise du fort Saint-Jean-d’Ulloa, 27 novembre 1838 puis les ensembles de toiles représentant les batailles de Constantine, du Maroc et de la prise de la Smala, images de la conquête du Maghreb par la France. En effet, une politique expansionniste est engagée dès 1830 par la conquête de l’Algérie dont la réussite motive les gouvernements et les régimes politiques suivants à poursuivre sa domination sur l’ensemble du continent africain. La salle de Constantine est inaugurée en 1842 alors que la réalisation des Salles d’Algérie s’interrompent en 1848, à la chute du régime. De ces ensembles, subsistent la Prise de la Smala d’Abd el-Kader (fig. 1) (1843) et la Bataille d’Isly (1844). Sous le Second Empire, la salle du Maroc devient la salle de Crimée, qui change encore de dénomination pour la salle de Crimée et d’Italie.

Ces galeries sont conçues afin d’unifier le peuple autour d’une histoire commune après un demi-siècle de guerres et de révolutions. Le musée est, de fait, un formidable outil d’enseignement fondé sur un cycle d’illustrations pseudo-historiques. Ces tableaux  accompagnent le visiteur muni d’un guide de visite et ils secondent le professeur amenant ses élèves dans les galeries. Ces œuvres perdent alors leur sens idéologique lorsqu’ils sont pris isolément du musée, à la manière des livres d’histoire que nous connaissons aujourd’hui, dans lesquels ils ne conservent que leur fonction d’illustration de l’événement historique.

Afin d’élaborer ses œuvres, Horace Vernet emploie de nouveau les observations de ses voyages en Algérie aux côtés de l’armée française, notamment pour la pérégrination de 1832 afin d’immortaliser la victoire de Bône (Annaba). Il profite également d’un accès à de nombreux sites et à des documents officiels ainsi qu’aux témoignages de plusieurs officiers de tout rang qui alimentent la vraisemblance de ses tableaux3. Horace Vernet organise ses toiles  à la façon d’un portrait collectif. Ainsi dans la Prise de la Smala d’Abd-el-Kader par le duc d’Aumale à Taguin, le 16 mai 1843 (fig. 1) de nombreux officiers français de l’armée d’Afrique ainsi que certains personnages historiques musulmans — « les notables musulmans sont beaucoup plus rares à être individualisés, parmi les adversaires des Français, mais aussi parmi leurs alliés4 » — sont reconnaissables. L’ensemble de ces personnages est rassemblé sur ce qui s’apparente à un parquet de théâtre à ciel ouvert, divisé en plusieurs scènes anecdotiques qui composent le tout d’un évènement glorieux : 

« S’il fut indifférent au sujet principal et à l’action dramatique, ce ne fut pas pour détourner l’attention ou rendre les combats supportables : comme à la plupart de ses contemporains, la guerre en Afrique lui apparaissait comme un éblouissement d’opéra, un triomphe de panoplies que le simulacre de campement rendait plus intéressant. »5 

© Sebastien Giles.

Les tableaux de bataille d’Horace Vernet correspondent à des scènes pittoresques qui s’étalent sur plusieurs mètres, à la manière des peintures panoramiques se développant à la fin du XVIIIe siècle, mis en valeur par une nature de l’ordre du sublime composant l’arrière-plan, semblables aux ciels postérieurs du peintre orientaliste Gustave Guillaumet (1840-1887). Ces tableaux ont pour objectif de représenter le triomphe des armées françaises chargées d’une certaine mission civilisatrice sur des forces autochtones qu’elles considèrent comme désorganisées, fragmentées et ainsi rendues inférieures aux Français par le pinceau d’Horace Vernet. En effet, les zouaves musulmans sont représentés en masses indistinctes et chaotiques en opposition de l’armée française parfaitement ordonnée est montrée triomphante. Bien que les tribus indigènes ne soient pas unies dans une seule et même identité, leur représentation désorganisée reflète davantage un préjugé de l’Oriental indiscipliné. Ces procédés de composition permettent ainsi de donner l’image d’une armée pacificatrice et par extension, pourvue d’une mission civilisatrice, caricaturant la figure de l’oriental dans sa beauté pittoresque et fantasmée mais également dans son “infériorité” vis-à-vis de l’Européen, tout en occultant la part sombre des conquêtes coloniales6 : « L’artiste était tout à fait conscient des atrocités commises par l’armée d’Afrique et plus particulièrement de la place de la décapitation dans le répertoire des violences coloniales qui se développaient en Algérie. »7 Bien que ces tableaux soient présentés dans un musée de l’Histoire de France, la valeur documentaire de ceux-ci est occultée par le choix de ne représenter que la partie glorieuse des guerres coloniales : « Le discours d’association et de pacification se fonde sur l’occultation et le silence. »8

Les spectateurs, avertis des excursions en Orient d’Horace Vernet, voient dans ces tableaux un récit fidèle des évènements : « Ces facilités permirent à ces tableaux d’être perçus par le public comme des témoignages oculaires de la guerre coloniale, et ce malgré leur propagande. »9 La représentation de cette machine de guerre coloniale fait d’Horace Vernet le peintre de l’armée d’Afrique, bien que la politique expansionniste ne fait pas l’unanimité en France10

Face à ces représentations guerrières romancées et fantasmées, emplies de préjugés, les spectateurs d’aujourd’hui sont davantage susceptibles d’y déceler le message politique. Le programme idéologique colonisateur de ces tableaux ne résonne plus avec nos valeurs contemporaines, neutralisant leur contenu idéologique. Les tableaux de bataille d’Horace Vernet des Salles d’Afriques de Versailles peuvent aussi bien être considérés comme des prouesses artistiques et techniques, mais également comme une image de propagande, reflet épuré de la violence des guerres coloniales françaises, prenant place au sein d’un instrument étatique de la formation d’une identité nationale autour d’une nation guerrière dont les accès de violence sont justifiés par la portée civilisatrice des conquêtes. 

Bibliographie

  • BAJOU, Valérie, « Panorama d’Afrique », Les carnets de Versailles [en ligne], 19 novembre 2018 [consulté le 03 mars 2024] : http://www.lescarnetsdeversailles.fr/2018/11/panorama-dafrique/.
  • GAEHTGENS, Thomas W., LEMOINE, Pierre et POIROT Patrick, Versailles, de la résidence royale au musée historique : la galerie des batailles dans le musée historique de Louis-Philippe, Paris: Albin Michel, 1984.

Catalogue d’exposition :

  • Versailles, 2023-2024. Horace Vernet (1789-1863), Versailles, musée du château de Versailles et de Trianon (14 novembre 2023-17 mars 2024), catalogue sous la direction de Valérie Bajou.
  1. Pour en savoir plus, GAEHTGENS, Thomas W., LEMOINE, Pierre et POIROT Patrick, Versailles, de la résidence royale au musée historique : la galerie des batailles dans le musée historique de Louis-Philippe, Paris: Albin Michel, 1984. ↩︎
  2. Il est possible de citer la Bataille d’Austerlitz de François Gérard (1770-1837), peintre et portraitiste, élève de Jacques-Louis David, l’Entrée d’Henri IV à Paris, de Gérard, ainsi que la Bataille de Bouvines et la Bataille de Fontenoy, d’Horace Vernet (1789-1863). ↩︎
  3. SESSIONS, Jennifer « Horace Vernet en Algérie : peintre, personnalité, propriétaire » dans Versailles, 2023-2024, p. 266. ↩︎
  4. MESSAOUDI, Alain, « Vernet, artisan d’un imaginaire de l’Orient » dans Versailles, 2023-2024, p. 286. ↩︎
  5. BAJOU, Valérie, « Panorama d’Afrique », Les carnets de Versailles, 19 novembre 2018. ↩︎
  6. Cette période est celle de l’essor des études anthropologiques et de la création des diverses sociétés « scientifiques » telles que les Société phrénologique de Paris (1833), la Société d’ethnologie de Paris (1839) ou la Société impériale zoologique d’acclimatation (1854). ↩︎
  7. SESSIONS, Jennifer, « Horace Vernet en Algérie : peintre, personnalité, propriétaire » dans Versailles, 2023-2024, p. 271. ↩︎
  8. MESSAOUDI, Alain, « Vernet, artisan d’un imaginaire de l’Orient » dans Versailles, 2023-2024, p. 286. ↩︎
  9. SESSIONS, Jennifer, « Horace Vernet en Algérie : peintre, personnalité, propriétaire » dans Versailles, 2023-2024, p. 266. ↩︎
  10.  SESSIONS, Jennifer, « Horace Vernet en Algérie : peintre, personnalité, propriétaire » dans Versailles, 2023-2024, p. 267. ↩︎

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  1. […] Horace Vernet, peintre de bataille […]

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