Plutôt vomir que faillir
Une pièce de Rébecca Chaillon
Compagnie Dans le ventre

Des mots criés, de la nourriture violemment badigeonnée sur soi, une scène où quatre adolescents se vautrent dans une assiette géante… voir les premiers instants du spectacle Plutôt vomir que faillir, c’est accepter de perdre immédiatement ses repères et d’être plongé dans une incompréhension malaisante. Cependant, le malaise aux reflets multicolores exerce tout aussi vite une attraction irrépressible. On s’enfonce, la faim au ventre, vers le désordre, vers la poésie du vertige adolescent qui se met en place devant nous.

Rébecca Chaillon, metteuse en scène, performeuse afroféministe et militante queer, explore, avec sa première pièce tout public, les méandres émotionnels de quatre personnalités en pleine définition. Submergés d’émotions, de références ultra subjectives, d’affect et de violence, les quatre acteur.rices délivrent une version d’eux-mêmes que personne ne pourrait façonner. Pas même Rébecca Chaillon, qui, préalablement à l’écriture du spectacle, a multiplié les séances de travail, les échanges et les entretiens avec les comédien.nes. Pour l’occasion, ces derniers ont puisé la matière déroutante de la pièce dans leur propre expérience, les fragments cruels ou drôles de leur enfance. L’exposition des expériences passe par le jeu de grande qualité des acteurs ainsi que par une mise en scène multimédiatique provocante aux couleurs tendres et lumineuses. On y croise une projection géante d’un personnage de manga quasiment devenu le mentor d’un des adolescent.e.s, ou encore une cantine scolaire dont on imagine que le souvenir de teen movie américain a exacerbé les couleurs pour que le quotidien difficile soit supportable. Ici, nous sommes pris aux tripes à l’écoute des messages vocaux de parents désemparés, là nous sommes conquis par la chorégraphie d’une jeune fille dansant, la tête chapeautée d’un micro-ondes, ailleurs, nous sommes pris de fou-rires face à l’absurdité d’une vie de classe où certains élèves s’agitent mais demeurent désespérément invisibles.

La violence de Rébecca Chaillon est « connectée au rire et à beaucoup de tendresse1 » mais elle demeure provocatrice et attaque, bille en tête les pré-conceptions d’un spectateur un peu trop installé dans un théâtre du XXe siècle. Le propos déconstruit interroge la violence de l’adolescence dans son rapport au corps, au sexe, au genre mais aussi la violence que la société, aux normes vieillissantes, inflige à ces futurs adultes.
Rébecca Chaillon vient se saisir du plateau comme d’une page blanche : avec engagement. C’est qu’à 37 ans, formée aux arts et au spectacle, ancienne élève du conservatoire du XXe arrondissement de Paris, elle a déjà un répertoire conséquent de plus de dix pièces. Elle égraine les représentations sur les scènes nationales. Elle plaît et elle dérange. L’été dernier c’est avec Carte noire nommée désir qu’elle triomphe au Festival d’Avignon 2023. Le spectacle/performance déconstruit les représentations de la femme noire, mettant en scène des actrices afrodescendantes, osant le corps, livrant sur la scène paroles et excréments avec explosivité, bouleversant les stéréotypes et la convenance pour, finalement proposer une lecture post-coloniale aussi jubilatoire que dérangeante. La pièce reçoit une ovation mais elle suscite aussi un fort rejet de la part de l’extrême-droite et d’un public conservateur. Certains spectateurs interviennent pendant les représentations, d’autres manifestent leur mécontentement dans les rues d’Avignon. Cependant la majeure partie de la presse et du public saluent la metteuse en scène et la consacrent comme l’une des figures de proue du renouveau théâtral.

Les pièces performatives telles que Carte Noire nommée désir nécessitent un avertissement au public pour la violence « inattendue » qu’elles contiennent. Elles font réagir, elles visibilisent les minorités, elles donnent à voir les clichés représentatifs de certaines communautés. En fin de compte, elles réconfortent ceux qui les regardent car elles sont un chemin vers la réparation. La pièce sur l’adolescence, conçue pour un jeune public, provoque ainsi une réaction. Rébecca Chaillon ouvre, avec ses acteur.rices et le public, un dialogue sur un sujet universel, mais sa méthode passe par la visibilisation de l’individu et de son « anormalité ». Cette anormalité est mise en scène dans une matière prégnante, colorée, qui transforme, sous nos yeux, pas tout à fait prêts, les affres de l’adolescence en une puissante performance.
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Plutôt Vomir que faillir
Mise en scène Rébecca Chaillon
Écritures Rébecca Chaillon et les acteur.ices
Avec Chara Afouhouye, Zakary Bairi, Mélodie Lauret et Anthony Martine
Dramaturgie et collaboration à la mise en scène Céline Champinot
Assistanat à la mise en scène Jojo Armaing
Scénographie Shehrazad Dermé
Création sonore Élisa Monteil
Création lumière et régie générale Suzanne Péchenart création
Dispositif réseau-vidéo Arnaud Troalic
Régie lumière Myriam Bertin
Régie son Jenny Charreton
Régie plateau Marianne Joffre
Production Mara Teboul – L’œil écoute Paroles et composition des chansons Tout mon sang,
Et si je l’étais ?, Poil et Putréfaction mélodie Lauret.
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Carte Noire nommée désir
Texte et mise en scène Rébecca Chaillon, Le texte Je ne suis pas votre Fatou est de Fatou Siby
Avec Estelle Borel, Rébecca Chaillon, Aurore Déon, Maëva Husband en alternance avec Olivia Mabounga, Ophélie Mac, Makeda Monnet, Fatou Siby, Davide-Christelle Sanvee (création du rôle avec Bebe Melkor-Kadior)
Dramaturgie Céline Champinot
Assistanat à la mise en scène Olivia Mabounga, Jojo Armaing
Scénographie Camille Riquier et Shehrazad Dermé
Création, régie sonore Elisa Monteil, Issa Gouchène
Régie générale, plateau Suzanne Péchenart
Création, régie lumière Myriam Adjalle
Construction Samuel Chenier, Baptiste Odet
Collaborations artistiques Aurore Déon, Suzanne Péchenart
Production / développement L’Œil Ecoute – Mara Teboul & Elise Bernard
Logistique de tournée, communication L’Œil Ecoute – Amandine Loriol
- Ève Beauvallet, Rébecca Chaillon et sa «Carte noire nommée désir» au cœur d’une bataille identitaire, Libération du 27 juillet 2023, consulté en ligne le 20 avril 2024. ↩︎





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