N’est-il pas aisé de faire état de violences, voire de la violence en photographie de mode ? Reprenons la définition que nous fournit le Vocabulaire technique et critique de la philosophie d’André Lalande : la violence est définie comme un « emploi illégitime ou illégal de la force »1. Il s’agit donc d’une contrainte qui serait exercée à l’encontre de la nature d’une chose. Dès lors, les cas de violence en photographie de mode semblent se multiplier : violence infligée aux femmes à différents niveaux, violence subie par le consommateur qui se voit contraint – inconsciemment – et qui se met à désirer ce dont il n’a pas besoin, violence faite aux individus qui subissent une image parfaite et inatteignable… N’évoquons pas les images porno-chic à l’esthétique BDSM créées par Helmut Newton : sujet déjà rebattu, et que le photographe lui-même démentit2. Mais ne serait-il pas possible de prendre en compte un autre niveau de lecture, et de considérer que le genre de la photographie de mode et ses images eux-mêmes subissent certaines formes de violences ? 

Fig. 1 : NEWTON, Helmut, Saddle III, 1974.

Jean Baudrillard considérait que l’art connaissait dorénavant une nouvelle forme d’iconoclasme : non plus celui de la destruction des images, mais bien de la « profusion des images où il n’y a plus rien à voir3 ». À l’heure des réseaux sociaux, où l’image s’impose pour dire, la photographie de mode n’est pas exclue de ce processus, et en cela on peut considérer qu’elle subit une forme de violence. D’une part, l’image devenue objet de pouvoir et maîtresse du discours, est de plus en plus scrutée, contrôlée, et perd la liberté dont elle disposait dans le domaine créatif. En photographie de mode, cela se manifeste par un photographe perdant la main face à ses directeurs artistiques, qui disposent, grâce aux technologies numériques, d’une vue directe sur la création de l’image, avant même que le photographe n’appuie sur le déclencheur. Là où, auparavant, l’image n’était révélée qu’après le mystère de la chambre noire, le numérique rend transparent tout ce qui se passe dans le viseur du photographe de mode… au détriment souvent de sa vision propre. À cela, faut-il encore ajouter la décroissance de la presse papier, qui conduit à des contractions budgétaires : fini les séances photos aux moyens presque illimités, le photographe se trouve parfois contraint au simple studio photo. L’on peut d’ailleurs remarquer dans certains magazines une esthétique très austère, appauvrie, avec un mannequin qui se tient statique devant un fond blanc. De plus, il faut bien comprendre que la publicité tient aujourd’hui une place accrue dans les revues et dans l’espace public en général. Le problème, à nouveau, est le contrôle que les marques exercent sur leur image : les photographes sont bien moins libres que dans les pages éditoriales des revues de mode qui, précisément, visent à fournir une vision expressive de la mode, et pas uniquement commerciale. Cette profusion d’images conduit à une esthétique généralement lissée : l’heure n’est plus à la recherche du choc pour attirer le consommateur, il suffit de répondre à ses attentes, de lui plaire. Les revues mainstream sont, de fait, de moins en moins nombreuses à laisser un espace de créativité à leurs photographes ; pour cela, il faudra plutôt se tourner vers des revues alternatives qui restent, évidemment, bien moins connues, moins diffusées, et moins pourvues en moyens, ce qui limite tout de même le potentiel créatif des images. 

En outre, ce genre photographique souffre toujours d’une façon générale d’un regard dépréciatif à son égard. Certes, l’irruption sans cesse intensifiée d’une publicité normalisatrice et contrôlante empêche de plus en plus les initiatives esthétiques au sein de cette photographie, tout en la placardant à chaque coin de rue, dans chaque publicité numérique. Elle a cependant su, par le passé, démontrer qu’elle pouvait être une vitrine privilégiée pour l’œuvre de grands photographes, et encore aujourd’hui, certains grands noms continuent à maintenir leur aura. Malgré cela, elle peine toujours à être détachée de sa dimension commerciale : ce qui, en soi, ne représente pas un écueil. Là où le bât blesse, c’est qu’il s’agit de tout lien avec une sphère commerciale qui demeure regardée d’un œil dédaigneux. Une image qui sert un but, qui sert une industrie, devient-elle, de fait, une mauvaise image qui ne vaudrait pas de l’art ? Les records effectués sur le marché de l’art depuis ces dernières décennies pourraient bien contredire cette vision4… encore faudrait-il accorder du crédit à la sphère du marché de l’art. Encore une fois : devrait-on se méfier d’une image qui plaît, et dont l’attrait se traduit par une valeur financière accrue ? La valeur marchande conduit-elle à une dépréciation symbolique de la valeur artistique de l’œuvre ? À l’heure où le marché a pris une importance sans précédent, il serait incohérent de ne pas prendre en compte ses fluctuations pour ajuster le regard porté sur les images. Tout comme le photoreportage, la photographie de mode représente bien un genre à part entière, qui a sa place dans l’histoire large et foisonnante de la photographie. En réponse à cela, une présence faible dans les musées, avec seulement quelques grandes institutions qui s’essaient à l’exercice de l’exposition du genre. Lorsque le choix est fait d’exposer ces photographies, c’est souvent sous couvert d’une oeuvre qui serait « plus que » de la photographie de mode, qui ne saurait être contenue dans ces frontières, ce qui contribue de nouveau à faire de ce genre une espèce de sous-catégorie plus professionnelle et alimentaire qu’artistique. Peu de conservateurs s’essaient à la valorisation du genre, et ce, surtout en France. Que penser du peu de crédit accordé au sujet dans le monde universitaire ? L’on peut le lier à une présence encore faible du domaine général de la mode dans le champ universitaire ; toujours est-il qu’il n’est que très peu de thèses réalisées autour de ce sujet. 

La photographie de mode subit donc encore aujourd’hui, malgré une profusion de ses images, une violence quant à la façon dont elle est regardée. Connaissant une crise esthétique avec des photographes toujours plus contraints, toujours mal considérée parce que trop liée à la sphère du commerce, cette photographie, qui aurait pourtant un formidable grenier de références esthétiques à offrir, reste presque exclusivement cantonnée aux pages fragiles et éphémères des revues. Mais n’oublions pas que bien des genres furent d’abord mis au ban de l’histoire de l’art avant d’y trouver leur place : ce fut le cas des arts décoratifs, notamment, mais de la photographie générale elle-même. L’on peut espérer pour l’avenir une meilleure prise en compte de ce genre, qui pourrait représenter un formidable enrichissement dans les réflexions sur l’art photographique. 

  1. LALANDE, André, Vocabulaire technique et critique de la photographie, PUF, Paris, 2018 ↩︎
  2. Notamment dans un entretien qui réunit Helmut Newton et Susan Sontag, cette dernière l’accusa de façon assez vindicative de ne pas respecter les femmes, mais celui-ci s’en défendit (Apostrophes, 8 juin 1979), et cela est réaffirmé dans l’ouvrage Helmut Newton Legacy, HARDER, Matthias, GARNER, Philippe, Taschen, 2021 ↩︎
  3. BAUDRILLARD, Jean, Illusion, désillusion esthétiques, Sens & Tonka éditeurs, p.23 ↩︎
  4. L’on peut par exemple citer un tirage du Big Nude III : Henrietta d’Helmut Newton, qui dépassa les deux millions de dollars lors d’une vente aux enchères chez Christie’s au mois de mai 2022. ↩︎

One response to “VIOLENCE.S — Dépréciation des images de mode : la critique est aisée”

  1. […] La critique est aisée : contre la dépréciation des images de mode […]

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