Alors que l’écologie est au cœur de tous les débats et que le socle de nos sociétés tournées vers la consommation de masse est toujours plus remise en question, intéressons-nous à l’Arts & Crafts, un mouvement qui, à l’aube de la révolution industrielle au Royaume-Uni, poussait déjà à la réflexion autour de ces questions contemporaines, appelant à une réelle mutation sociale et artistique et laissant une marque subtile, bien qu’indélébile dans le paysage culturel et artistique européen.

Première puissance mondiale, l’Empire Britannique donne le tempo au monde. Au XIXème siècle, les couleurs de l’archipel britannique se retrouvent sur chaque continent (fig.1).

Fig.1. Des zones qui à un moment ou à un autre faisaient partie de l’Empire Britannique. Le Royaume-Unis et les territoires d’outre-mer britanniques sont soulignés en rouge, Wikipedia Commons, 2008, Domaine Public

Économie diversifiée grâce aux colonies, projet social concret pour « civiliser » le monde, armée redoutable, particulièrement sur la mer où elle règne en maître, soft-power important grâce à une famille royale forte, imposant son image au travers de la reine Victoria (1837 — 1901) qui donne à cette période le nom d’ère Victorienne, l’Empire est à son paroxysme, dans un âge d’or où il acquiere également une supériorité, technique et scientifique, considérable sur les autres puissances. Cette domination est mise à contribution à travers tout l’Empire, amenant le chemin de fer et le télégramme sur tous les continents (fig.2).

Fig.2. Le colosse de Rhode, Edward Linley Sambourne, 1892, Domaine Public

Ces changements se cristallisent autour de la Révolution Industrielle. Le Royaume-Uni s’industrialise, marquant la naissance de la classe ouvrière. Cette nouvelle classe sociale se voit exploitée par des patrons qui les font travailler dans des usines qui ne sont pas encore réellement encadrées par la loi. Les accidents sont monnaie courante et les conditions de travail sont calamiteuses. De plus, le rêve d’une vie plus confortable à la ville est balayé par un salaire de misère et l’obligation de vivre dans des logements vétustes, parfois à plusieurs familles dans la même habitation (fig.3). Cette image et ces conditions de vie sont notamment très bien décrites dans Le Peuple de l’abîme publié en 1903 par Jack London (1876-1916), les ouvriers vivent dans des quartiers très dangereux, et s’entassant dans des maisons insalubres partagées par plusieurs familles.

Fig.3. Gustave Doré, Rue avec terrasses dans la Londres Victorienne, 1872, Domaine Public

Cette oppression et cette exploitation du peuple ne laissent pas tout le monde de marbre, beaucoup s’y opposent et questionnent cette nouvelle société naissante, dénonçant les conditions de travail et l’exploitation d’une partie de la population par la société bourgeoise. C’est l’époque des premiers grands penseurs socialistes, le plus célèbre étant Karl Marx (1818-1883) qui publie Manifeste du Parti communiste en 1848 et Le Capital en 1867.

Parmi les opposants à la société industrielle, nous pouvons notamment compter un certain William Morris (1834-1896), bourgeois Britannique et futur chef de file du mouvement Arts & Crafts.

Morris est issue d’une famille de la bourgeoisie britannique. Son père travaillant à la City de Londres, la famille Morris ne peut pas s’éloigner de la capitale britannique. Étant un enfant à la santé fragile, la famille Morris déménage à Woodford, ville aujourd’hui absorbée par Londres, elle était à l’époque un milieu bien plus rural, aux abords de la forêt d’Epping, l’éloignant de la pollution londonienne. William Morris a alors 6 ans.

Très jeune, il se passionne pour la littérature et pour l’histoire, son enfance aux abords de la forêt d’Epping le rapproche également de la nature, le futur artiste y passant la majeure partie de son temps. Ces jeunes années ont une influence directe sur sa carrière et sur ses inspirations.

En 1851, le Crystal Palace de Joseph Paxton (1803-1865) est inauguré à l’occasion de la Great Exhibition (fig.4), la première Exposition Universelle. Cette structure est souvent considérée comme le visage de cette nouvelle ère industrielle dans laquelle le monde s’engouffre progressivement, véritable miracle d’ingénierie pour l’époque. Le jeune William Morris commence alors à exprimer ses premières oppositions à ce monde nouveau. Quelques années plus tard, il rejoint les bancs d’Oxford pour suivre des cours de théologie, il y rencontre Edward Burne-Jones (1833-1898), futur peintre, avec qui il construit une solide amitié. Pendant ces années universitaires, Morris s’intéresse à l’art, il découvre alors les écrits de John Ruskin (1819-1900), critique d’art et peintre qui, grâce à ses observations et théories sur la société et sur l’art, lui permet élaborer ses idées, posant la première pierre de ce qui deviendra l’Arts & Crafts.

Fig.4. Le Crystal Palace, vue générale depuis le temple de l’eau, Philip Henry Delamotte, 1854

Étudiant moyen, Morris se réoriente pour étudier l’art et l’architecture. En 1856 il fait la rencontre de Dante Gabriel Rossetti (1828-1882), figure de proue de la confrérie préraphaélite, un groupe d’artistes (et plus largement un mouvement artistique), amenant des thématiques et un style rappelant les mythes et les œuvres médiévales. Au sein de la confrérie préraphaélite, Morris pratique des arts très variés, allant de la peinture à l’écriture, de la poésie à la sculpture, de la gravure à l’architecture.

Pendant ces années d’expérimentation, Morris rencontre Jane Burden (fig.5) dont il tombe éperdument amoureux. Il en fait sa muse, ancrant son visage et son regard, si caractéristiques, dans de nombreuses œuvres réalisée par l’entourage de Morris (fig.6). William et Jane se marient en 1859. Pour accueillir sa famille fraîchement formée, Morris entreprend la construction d’une maison un peu particulière.

Fig.5. Photographie de Jane Morris, auteur inconnu, 1865, Domaine Public – Fig.6. The Day Dream, Dante Gabriel Rossetti, Victoria and Albert Museum, Londres, 1880, Domaine Public

Artiste touche-à-tout, Morris veut appliquer sa philosophie à son œuvre. Cette philosophie, fondatrice de ce qui deviendra le mouvement Arts & Crafts, s’appuie sur trois principes :

  • Un artisan ne s’épanouit que s’il s’implique dans chaque étape de la réalisation du produit
  • Être heureux au travail est indispensable pour créer une belle pièce
  • L’art doit être partout, surtout dans les objets du quotidien 

C’est à partir de là que naît le projet de la Red House (fig.7), une maison située encore aujourd’hui à Bexleyheath, au sud-est de Londres. C’est avec l’aide de Philip Webb (1831-1915), membre de la confrérie préraphaélite et architecte anglais, que Morris dessine entièrement les plans de la Red House. Cette dernière est construite en totalité par Morris, Webb, Burne-Johns et Gabriel Rossetti. La construction de la bâtisse est faite de manière parfaitement artisanale seules les matières premières sont achetées. Il en va de même pour tout ce qu’elle contient, allant des meubles (fig.8) aux rideaux (fig.9), du papier peint (fig.10) aux fresques (fig.11), de l’argenterie aux fenêtres. Cette œuvre d’art totale se caractérise par une révocation des codes académiques et une esthétique qui s’inspire de l’architecture rurale médiévale, construite avec de la brique, ornée d’arcs brisés, l’intérieur étant, lui, décoré de mobilier en bois (alors que la mode de l’époque est à la fonte et au métal) et de fresques végétales et chevaleresques, nous donnant l’impression d’une maison de campagne médiévale sortie d’un livre de fantaisie.

Fig.7. Derrière la Red House, 2009, photographie par David Kemp 

Fig.8. Salon de la Red House, 2014, photographie par Ethan Doyle White

Fig.9. Vue intérieure de la Red House de William Morris, 2015, photographie de ©Mary Brown

Fig.10. Papier peint de William Morris dans la Red House, 2015, photographie de ©Mary Brown

Fig.11. Edward Burne-Johns, Fresque du salon de la Red House, 2014, photographie par Ethan Doyle White

L’aboutissement de cette construction convainc Morris que son rêve d’une société où l’art est accessible à tous et où il est produit de manière éthique et artisanale est possible. Il fonde en 1861 la Morris & Co. avec les mêmes camarades qui l’ont aidé à construire la Red House, mais également d’autres artistes préraphaélites qui se rattachent au projet au fil du temps.

Outre les trois grands principes mentionnés plus tôt, la Morris & Co. ne laisse pas de doute sur l’orientation socialiste et marxiste de William Morris. Les employés hommes et femmes sont payés à égalité. Les conditions de travail cherchent avant tout le confort de l’artisan et une production éthique plutôt qu’une quête capitaliste du profit, ce qui est unique à cette époque.

Complètement à contre-courant du reste du marché de l’art dont le nouveau marché d’arts décoratifs orienté vers la production industrielle, la Morris & Co. participe à l’Exposition Internationale de Londres. C’est un franc succès et la marque se diffuse dans toute la bourgeoisie britannique. Ironiquement, les coûts de production élevés de la Morris & Co., dus à la quantité et à la qualité de travail fournies pour chaque produit, font que seule la bourgeoisie pourra se permettre l’achat de la marque, brisant d’une certaine manière les rêves de William Morris de rendre l’art et le Beau accessibles à tous.

Ce succès marque le début de la diffusion de l’Arts & Crafts dans la société britannique et, à terme, européenne. Des artistes se rattachent au mouvement, prenant les principes de Morris en exemple. En 1884, l’Art Workers’ Guild est formée, Morris en devient le président en 1891 et enseigne lui-même l’art aux membres du groupe. De l’Art Workers’ Guild se forme l’Arts & Crafts Exhibition Society qui s’attelle à organiser en 1888 la première exposition dédiée à l’Arts & Crafts.

Par la suite, Morris ambitionne de pousser son idéal artistique à l’échelle à la société. L’artiste aux multiples casquettes entre dans le monde de la politique en 1879, tout d’abord comme trésorier, puis comme militant socialiste, cherchant à répandre une politique marxiste.

Ainsi, nous le constatons la vie de William Morris est étroitement liée au développement de l’Arts & Crafts. Il est difficile de parler du mouvement sans parler de son fondateur. Après la mort de Morris en 1896, le mouvement se perpétue, mais pas de façon indépendante. Les artistes Arts & Crafts ont plutôt tendance à se rattacher à d’autres mouvements émergents à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle. Cependant la force du mouvement Arts & Crafts est bien la méthode de production qu’elle promeut, il ne s’agit pas d’un simple style artistique influencé par l’art médiéval, mais il s’agit d’une façon de travailler, d’une esthétique plus large qui se répand dans toutes les formes d’arts, un idéal où l’artiste et l’artisan ne font plus qu’un dans un monde où l’Homme et la nature vivent en harmonie et en paix. Ainsi, l’influence de Morris et de ses œuvres se existe aujourd’hui encore.

L’artiste le plus célèbre pouvant être cité est probablement J.R.R Tolkien (1892-1973), ce dernier affirmant dans ses réponses aux lettres d’admirateurs qu’il a été grandement influencé par les livres de Morris et qu’il a cherché à s »inscrire dans sa lignée. Ainsi, nous retrouvons, dans le roman de William Morris, La source au bout du monde (1896), un certain « Roi Gandolf » qui inspira, sans nul doute, le personnage de Grandalf le Gris. L’influence autour de l’œuvre de Tolkien se retrouve également dans les croquis que l’auteur a fait pour illustrer son univers. Les « trous » de Hobbit (fig.12) nous rappellent le style caractéristique de la Red House, mélangeant brique et bois avec un aspect très simple et artisanal. Les illustrations du royaume de Rivendell (fig.13), elles, nous rappellent les tapisseries et les fresques de Morris et de Burne-Jones.

Fig.12. J.R.R. Tolkien, Cul-de-Sac. – Fig.13. J.R.R. Tolkien, Fondcombe.

Enfin, la philosophie de l’Arts & Crafts est aujourd’hui, plus que jamais, pertinente. A une époque où l’écologie et les conditions de travail sont au cœur des débats et des discussions, le point de vue esthétique et les méthodes de production sont respectueux de la nature et de l’artisan. Ainsi, bien que William Morris ne réussisse pas à mener sa révolution sociale et artistique à bien, il est indéniable que celui-ci laisse une marque indélébile dans l’art, sous toutes ses formes.

Bibliographie

DENIZEAU, Gérard, Vocabulaire des arts visuels du XIXème siècle, édition Minerve, Paris, 2004

PALMER, Allison Lee, Historical dictionaries of literature and the arts, Scarecraw Press, Lanham, Md, 2011

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