Suite à une phase de travaux de 1877 à 18811, les murs de la Faculté de Pharmacie de Paris sont alors à orner. La décoration du hall d’honneur est, dès 1883, confiée à Albert Besnard. L’artiste-décorateur réalise un ensemble pictural de dix-sept panneaux décoratifs dont l’iconographie répond au goût des années 1880 pour les ères primitives et les disciplines scientifiques. 

Fig. 1 Hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Albert Besnard séjourne en Angleterre lorsque la commande, qu’il sollicite lui-même2, lui est confiée en 1883 ; il s’agit de sa première commande d’État3. Nous notons plusieurs étapes dans la réalisation de l’ensemble décoratif. Effectivement, seuls cinq panneaux, scènes de vie “médico-modernes”, lui sont initialement commandés4 pour orner les deux murs verticaux de part et d’autre de la salle des Actes située dans le hall d’honneur (La maladie, Fig. 2 ; La convalescence, Fig. 3). S’ajoutent à cela trois panneaux prévus pour le pan de mur face au précédent. (La cueillette des simples ; Le traitement des simples ; Le laboratoire, Fig. 4). Douze panneaux supplémentaires lui sont accordés5 pour donner libre cours à son inspiration. Afin d’orner les entrées des amphithéâtres Moissant et Guignard, Besnard réalise deux panneaux à l’iconographie pédagogique pour chaque salle : respectivement, Le cours de physiologie et L’excursion botanique (Fig. 5), L’excursion géologique et Le cours de chimie (Fig. 6). Dans la partie médiane de chacune des quatre travées, Besnard présente enfin huit panneaux horizontaux à l’iconographie préhistorique.

Fig. 2 BESNARD Albert, La maladie, 1883-1888, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk. Fig. 3 BESNARD Albert, La convalescence, 1883-1888, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Fig. 4 BESNARD Albert, Le laboratoire (à gauche), Le traitement des simples (au centre), La cueillette des simples (à droite), 1883-1888, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Fig. 5 BESNARD Albert, Le cours de Physiologie (à gauche), L’excursion botanique (à droite), 1883-1888, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Fig. 6 BESNARD Albert, L’excursion géologie (à gauche), Le cours de Chimie (à droite), 1883-1888, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Il est évident que les premiers panneaux réalisés doivent résonner avec la discipline enseignée. Ainsi, Albert Besnard présente les fragilités auxquelles l’homme est soumis. Il fait le choix de mettre face à La maladie et à La convalescence les origines du traitement contre ces maux. Les botanistes cueillent et traitent les simples, nom médiéval donné aux plantes thérapeutiques, qui sont par la suite transformées en soins curatifs. Par ces panneaux, le décorateur fait directement référence à la source même du métier de pharmacien et, pour la première fois dans un décor monumental, il montre une vue de laboratoire6.

Au fond de ce même hall, Besnard décore les deux entrées des amphithéâtres qui se font face. Il rappelle la fonction première de la Faculté de Pharmacie : un lieu de formation et d’apprentissage des diverses disciplines pharmaceutiques. Pour chaque amphithéâtre, il représente une vue d’une séance pédagogique effectuée sur le terrain (L’excursion géologique et L’excursion botanique) ainsi qu’une vue de cours magistral (Le cours de Chimie et Le cours de Physiologie) dont l’iconographie rappelle l’intérieur de ces salles.

En ce qui concerne les huit panneaux horizontaux de plus petites dimensions qui rythment les travées du couloir, Albert Besnard ne se réfère plus directement à la Pharmacie. Il propose aux professeurs, aux étudiants et aux visiteurs des visions préhistoriques fantasmées. Après L’homme primitif aux traits simiesques maniant les outils pour pêcher, l’artiste présente, dans un ensemble très décoratif et dynamique, les trois derniers panneaux de ce pan de mur, axés sur la faune protohistorique. Ainsi, des chevaux, des mammouths et des plésiosaures assistent, de manière imaginaire et anachronique, à la « formation terrestre ». Face à ces panneaux, Albert Besnard accorde à présent une importance particulière aux ères botaniques et géologiques primitives à travers La Terre et les Eaux, L’apparition des plantes et La formation terrestre. Le cycle s’achève par L’homme moderne, assis sur une architecture, dos à un port. (Fig. 7 à 14)

Fig. 7 BESNARD Albert L’homme primitif, 1883-1888, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Fig. 8 BESNARD Albert, La formation terrestre ou Animaux préhistoriques, 1883-1888, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Fig. 9 BESNARD Albert, L’éléphant préhistorique ou Mammouths, 1883-1888, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Fig. 10 BESNARD Albert, L’apparition des animaux ou Les plésiosaures, 1883-1888, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Fig. 11 BESNARD Albert, La Terre et les Eaux ou Paysage préhistorique, DATE, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Fig. 12 BESNARD Albert, L’apparition des plantes, DATE, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Fig. 13 BESNARD Albert, Formation terrestre ou Paysage préhistorique, DATE, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Fig. 14 BESNARD Albert, L’homme moderne, DATE, hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie, Paris. Photographie : Elisa Steciuk.

Besnard répond alors à plusieurs enjeux de la fin du XIXe siècle. Les images préhistoriques sont alors en vogue. Les théories darwiniennes marquent effectivement l’imaginaire commun et la culture visuelle de la seconde moitié XIXe siècle. La recherche scientifique est marquée par les travaux de chercheurs tels Linnaeus qui affirme l’immuabilité des espèces. Celle-ci est remise en cause par Lamarck, puis par Cuvier, mais il faut attendre L’Origine de Espèces (1859) de Darwin pour théoriser la variation des espèces. La Théorie de l’Évolution n’est admise par la Société d’Anthropologie qu’à partir des années 1870. L’affirmation d’un homme avant Adam, et surtout la filiation animale de l’homme, marque alors la culture populaire et elle induit le débat entre créationnistes et évolutionnistes que les artistes alimentent avec ferveur. Ces avancées scientifiques soulèvent des questionnements quant aux origines de la vie, de l’art et de l’homme mais ils répondent aussi à « l’idéal scientiste »7 de la République dont les théories de Darwin deviennent un argument. Aussi, le grand public apprécie ces formes et ces visions préhistoriques qu’ils ont l’occasion d’observer à l’Exposition Universelle de 1878. Par ailleurs, la découverte des peintures pariétales des grottes d’Altamira à la toute fin des années 1870 alimente cet engouement.

Nous pouvons alors imaginer la manière dont Besnard prend part à cette nouvelle iconographie. Nous savons qu’il s’agit d’un peintre à l’appétence pour les représentations scientifiques. En effet, il réalise par la suite le plafond décoratif du Salon des Sciences de l’Hôtel de Ville (1890) ainsi que le panneau de l’amphithéâtre de Chimie de la Sorbonne (1896). Nous supposons que Besnard, à l’instar de Fernand Cormon en 1880 dans Caïn, illustre un passage génésiaque avec des formes paléoanthropologiques. Ici, nous pourrions déterminer un possible sens de lecture à ces huit panneaux ; on assisterait aux jours de la Création. Les continents se créent, les plantes et les premiers organismes se développent. Enfin, les animaux et l’Homme apparaissent. Ce cycle se termine sur L’Homme moderne, en vis-à-vis avec L’Homme primitif, dont la Science est le vecteur de sa modernité. Il prend le dessus sur les formes de la nature et il les exploite afin de guérir.

« […] assis sur un roc, parmi le déchaînement chaotique des forces élémentaires, l’homme primitif […] gros d’avenir, la maladresse naïve et lourde de ses gestes, de ses formes où l’animalité domine encore. Mais le règne de la conscience, à travers les lianes des forêts pré diluviennes, parmi la confusion des cataclysmes, naîtra quand même. Un soir viendra où […] un homme s’attardera près des siens […] à méditer dans le crépuscule […]. Il est le descendant de l’ancêtre des cavernes, des troglodytes qui, il y a deux cent quarante mille ans, gravaient au burin de silex sur les parois des grottes de la Vézère le schème des animaux de la préhistoire Il est le civilisé d’aujourd’hui qui sait jouir et souffrir à outrance de toutes les beautés et de toutes les tristesses de la vie telle que l’ont faite des générations et des générations de culture, de volonté, d’art, de religion, d’effort vers le mieux. »8

Tels sont les mots de Gabriel Mourey, biographe d’Albert Besnard, concernant ces panneaux dans lesquels l’artiste présente une préhistoire fantasmée, véritable ode à l’Évolution et à la Science. Cet extrait est cité dans La Médecine Pratique, un journal médical spécialisé. Dans plusieurs numéros du périodique datant de 1910, les œuvres de Besnard à la Faculté de Pharmacie sont souvent mentionnées : des articles leurs sont consacrés et un numéro de reproductions est même publié. Cela souligne le « puissant intérêt médico-artistique »9 de ce cycle.

L’ensemble pictural du hall d’honneur de la Faculté de Pharmacie d’Albert Besnard est ainsi une glorification de la discipline, l’expression des « rêveries paléontologiques et biologiques »10 de l’artiste-décorateur, mais il s’inscrit aussi dans la mode des formes préhistoriques au service des intérêts scientifiques républicains du temps.

  1. HEUVARD-BEAUVALOT, Chantal, Albert Besnard (1849-1934) : une vocation de décorateur, ↩︎
  2. HOTTIN, Christian, « Le décor peint des établissements d’enseignement supérieur à Paris. De la conception à la réception », Histoire de l’Art, n°42/43, octobre 1998, p. 106. ↩︎
  3. HEUVARD-BEAUVALOT, Chantal, op.cit., 2001, p. 124. ↩︎
  4. Loc. cit. Le prix de la commande est alors fixé à douze mille francs. ↩︎
  5. HEUVARD-BEAUVALOT, Chantal, op.cit., 2001, p. 126 ↩︎
  6. Ibid.,  p. 195. ↩︎
  7. Ibid., p. 191. ↩︎
  8. MOUREY, Gabriel, Biographie d’Albert Besnard, cité in. BOUTY, « Nos planches ; L’homme préhistorique, L’homme moderne », La Médecine Pratique, revue spéciale illustrée de thérapeutique organique, n° 10, décembre 1910, p. 1-2 ↩︎
  9. BOUTY, « A nos lecteurs », La Médecine pratique, février 1910, p. 1 ↩︎
  10. HEUVARD-BEAUVALOT, Chantal, op.cit., 2001, p. 198. ↩︎

Bibliographie

BOUTY, « Les décoration du peintre A. Besnard à l’école de Pharmacie », La Médecine Pratique, revue spéciale illustrée de thérapeutique organique, n° 2, février 1910, p. 3-4.

BOUTY, « Le traitement des simples », La Médecine Pratique, revue spéciale illustrée de thérapeutique organique, n° 5, mai 1910, p. 1-2.

BOUTY, « Le laboratoire », La Médecine Pratique, revue spéciale illustrée de thérapeutique organique, n° 7, juillet 1910, p. 1-2.

BOUTY, « L’excursion botanique », La Médecine Pratique, revue spéciale illustrée de thérapeutique organique, n° 8, octobre 1910, p. 1-2.

BOUTY, « L’excursion géologique », La Médecine Pratique, revue spéciale illustrée de thérapeutique organique, n° 9, novembre 1910, p. 1-2.

BOUTY, « Nos planches ; L’homme préhistorique, L’homme moderne », La Médecine Pratique, revue spéciale illustrée de thérapeutique organique, n° 10, décembre 1910, p. 1-2.

GARNIER, Jean-Pierre, La Faculté de Pharmacie de Paris : Histoire et Patrimoine, 2020. 

GRATTEPANCHE, Baptiste, Histoire architecturale et patrimoniale de la Faculté de Pharmacie de Paris, thèse de doctorat en pharmacie, sous la direction de Jean-Pierre Garnier, Université Paris-Descartes, 2012.

HOTTIN, Christian, « Le décor peint des établissements d’enseignement supérieur à Paris. De la conception à la réception », Histoire de l’Art, n°42/43, octobre 1998, p. 103-113.

HEUVARD-BEAUVALOT, Chantal, Albert Besnard (1849-1934) : une vocation de décorateur, thèse de doctorat en histoire de l’art, sous la direction de Ségolène Le Men, Paris 10, 2001.

VAILLAT, Léandre, « La cueillette des simples », La Médecine Pratique, revue spéciale illustrée de thérapeutique organique, n° 4, avril 1910, p. 1.

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