« Plus qu’un art du reportage, cette peinture commente obliquement les attitudes mentales d’une société à l’égard de tous les aspects de la vie publique et privée : les fêtes et les jeux, la maison et la famille, le travail et les loisirs. »

Christopher Brown, La peinture de genre hollandaise au XVIIe siècle, images d’un monde résolu, p. 9.

Cette citation de Christopher Brown visant à définir la spécificité de la scène de genre hollandaise, met en lumière l’idée que le tableau est un miroir du quotidien. Bien plus que simple vitrine d’une société en mutation, la scène de genre hollandaise par sa profusion d’iconographie peut définir à elle seule le siècle d’or Hollandais. Le terme même de scène de genre semble complexe à définir. En effet, l’appellation scène de genre qui renvoie directement à la hiérarchie picturale félibienne n’apparaît qu’à la toute fin du XVIIe siècle, durant tout le XVIe siècle, la plupart des artistes parle de beeldeken, terme d’origine notariale désignant un tableau avec des petits personnages. Cette attention portée à la vie des tous petits personnages traduit l’ambition calvinistes auxquelles les artistes tentent de répondre. Dans une région où le culte des images est synonyme d’idolâtrie, les peintures dites profanes se développèrent plus facilement jusqu’à devenir une spécificité régionale et inonder le marché. Par ailleurs, le foyer familial perçu comme le nouvel écrin de la fois devient un thème de prédilection pour les artistes. Les actions du quotidien, même les plus insignifiantes, sont glorifiées au sein de la toile. Pour citer Todorov dans Éloge du quotidien. Essai sur la peinture hollandaise du XVIIe siècle « L’accessoire a acquis le statut de l’essentiel; ce qui était subordonné est devenu autonome », les saints et héros de l’histoire ont cédé leurs places aux charpentiers, poissonniers, mères, veuves et cuisinières.De cette manière, la scène de genre permet la réinvention de la vie domestique en cela qu’elle est placée au premier plan. La mise en avant des actions quotidiennes permet également de nous renseigner sur la structure de la société interne de la société mais aussi de la famille. A l’instar du kunstwollen rieglien, la scène de genre nous renseigne sur le fonctionnement d’un pays en pleine mutation. En effet, cette réinvention du quotidien au sein des arts picturaux s’accompagne d’une réévaluation du statut de l’enfant et de la mère. Les espaces symboliques de la petite enfance et de l’adolescence sont mis en valeur : les enfants ne sont plus représentés pour leur devenir mais ce qu’ils sont. Par extension, la mère dont le rôle doit se cantonner à l’éducation des jeunes enfants et à la maîtrise du foyer est mise en lumière. Effectivement, c’est à elles que revient la lourde tâche d’éduquer les enfants et sont gardiennes du foyer, le lieu où s’exerce la foi. Si la scène de genre parvient à réinventer la place de l’enfant, elle donne surtout à la mère et à la maternité une place de choix. En témoigne le nombre conséquent de peintures montrant des mères attelées à la gestion du foyer. Les peintres hollandais représentent tous les stades de l’éducation des jeunes enfants par leurs mères commençant par l’allaitement. Si la référence virginale était systématiquement convoquée pour montrer cette scène, le prétexte religieux s’efface pour se concentrer uniquement sur la mère et l’enfant. Dans sa toile La jeune mère peinte en 1658, Gerrit Dou met en scène au sein d’un intérieur bourgeois, une jeune mère s’apprêtent à donner le sein à son enfant. Le sein encore gonflé témoigne que l’enfant ne s’est pas encore nourri. Ce dernier placé au centre de la composition est mis en valeur par les lignes force. Même si l’enfant occupe la place centrale de la toile, la mère par son action nourricière est remise sur le devant de la scène. La question de l’allaitement et de sa monstration répond à plusieurs préceptes calviniste formulés dans certains traités théologiques. L’allaitement est vu comme le premier devoir maternel, il est accomplissement du devoir de la mère ordonnée par Dieu. Il avait aussi  l’avantage de décourager les femmes d’avoir des relations sexuelles de peur de voir le lait se cailler. Ce lien entre l’allaitement et les préceptes calvinistes se voit concrètement sur la toile. La gravure de Hendrick Bary d’après la toile perdu de Quiringh van Brekelenkam Femme nourrissant un enfant montre une femme occupait à allaiter un nourrison. Au dessous de la gravure est inscrit « C’était dur pour la Mère,/ Tant que son fruit tendre était nourri par sein/ Mais maintenant cela la rafraîchit, », extrait d’un ouvrage de Jean de Brune rédigé en 1681. Les peintures représentant les scènes d’allaitement ont donc une double fonction, premièrement mettre en lumière le rôle des femmes au sein du foyer comme maîtresse du domestique et responsable de l’éducation des enfants, mais aussi montrer les liens étroits entre préceptes calvinistes et vie domestique. L’alliance entre foyer et intimité est alors constante dans les beeldeken et surtout dans les scènes mère, nourrice et enfants. Bien plus qu’un moment de complicité, c’est la représentation de l’intérieur, d’un chez soi qui est mis en avant. Pieter de Hooch dans son huile sur toile Femme nourrissant un enfant réalisée entre 1674 et 1676, illustre au milieu d’un intérieur modeste, une nourrice occupée à nourrir un enfant au sein. Si la femme occupe le centre de la composition dont les lignes de force convergent vers son action nourricière, l’intérieur de la maison en tant que tel occupe une place prépondérante. Le côté gauche de la toile permet au spectateur d’entrevoir une pièce en enfilade, laissant libre cours à son imagination sur le reste de la maisonnée. Par ailleurs, cette perspective est le seul point d’entrée de lumière dans le tableau. La fenêtre sur l’extérieur éclaire alors le moment intime entre l’enfant et sa nourrice. Cette omniprésence du foyer dans les représentations picturales et sa promotion est encore une fois en lien avec la présence du calvinisme dans cette région. La Hollande se caractérise au sein de l’Europe du XVIIe siècle comme le seul pays où la religion calviniste s’est imposée. La présence du calvinisme dans ces régions a une influence dans la représentation picturale et en particulier dans la revalorisation des espaces de l’intimité. Montré comme une religion de l’intime favorisant l’introspection plutôt que la monstration ostentatoire, le foyer devient le nouvel écrin de la foi qu’il convient de mettre en valeur. 

Gérard Dou, La jeune mère, 1665, huile sur bois, 49,1 sur 36,cm, Berlin

Pieter de Hooch Femme nourrissant un enfant huile sur toile 79,4 sur 58,1 cm Detroit institute of art

One response to “MICROCOSME — La scène de genre hollandaise au XVIIe siècle : entre éloge du quotidien et microcosme de l’intime.”

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