Alors que l’on se questionne autour de nos écosystèmes et de leur fonctionnement fragile, il est nécessaire de remettre en lumière les petits acteurs de notre monde, et l’intérêt que nous avons pu leur porter en termes iconographique : les insectes. De fait, nous observerons une iconographie variée : l’esthétique des ailes de libellule, l’horreur du regard des araignées, ou bien encore l’observation scientifique des scarabées. Nous ne pouvons ici être exhaustif tant la palette iconographique est diverse, nous jetterons simplement un œil au paysage de l’entomologie c’est-à-dire l’étude des insectes.

C’est au début du XVIIe siècle que l’on situe l’invention du microscope en Europe, outil grossissant, qui permet à l’homme de porter un regard sur ce qu’il ne pouvait physiquement pas observer de près jusque-là. Un nouveau monde miniature, qui était auparavant hors de portée, s’ouvrait à l’homme au moment même d’une floraison inédite des sciences et des arts alors intrinsèquement liés. Cette nouvelle attention pour le scientifique fait réagir les arts graphiques. Les petits acteurs de ce monde, qui représentent une majeure partie des espèces vivantes de la Terre1, sont alors déclinés comme motif ornemental, mais aussi enfin comme un élément de l’horreur d’une nature incontrôlable. Nous nous intéresserons ici à la définition vernaculaire de l’insecte en comprenant les arachnides et invertébrés.

Il faut remonter au développement des sciences naturelles et à la multiplication des collections pour saisir les nuances de l’entomologie dans l’iconographie des sciences naturelles. Nous n’allons pas ici recomposer toute l’histoire de ce que nous appelons « florilège » et « volière » – des recueils de papiers, où sont représentés animaux et plantes d’une collection particulière naturelle2 –, mais nous pouvons noter une très importante collection pour nos réflexions. En France, il est essentiel de connaître la collection d’histoire naturelle du frère du roi Louis XIII (1601-1643) : Gaston d’Orléans (1608-1660). Celle-ci se voulait encyclopédique et très complète3. Plusieurs artistes ont été engagés pour reproduire de manière très détaillée l’ensemble de sa collection. Or Gaston d’Orléans décède avant de voir accompli son projet. Louis XIV reprend donc celui-ci, engageant de nouveaux artistes pour poursuivre le travail entamé. Après la révolution, en juin 1793, la collection devient la première brique des collections du Muséum d’Histoire Naturelle4. L’ensemble des velins sera reclassée et étudiée pour être rangée et archivée selon les normes scientifiques de la période5. Les planches les plus représentées sont celles de botaniques6. Malgré une volonté certaine d’une composition exhaustive dans ce collectionnisme de naturalia, l’insecte y est très discret, et même majoritairement absent. C’est qu’après l’arrivée de la collection royale au Muséum que celle-ci sera complétée par une catégorie entomologique. En effet, jusque-là, la discipline de l’entomologie manquait cruellement de considération : elle était jugée comme puérile7. De plus, les insectes ont une image dévalorisée : ils sont très liés dans l’imaginaire chrétien aux malheurs des plaies d’Egypte, – où, le pays est ravagé par les poux, moustiques, les mouches ainsi que les sauterelles châtiant le peuple d’Egypte –. De manière générale, ils sont associés à une nature indomptable qui ne peut être contrôlée. 

Cependant, grâce à la mise en valeur des collections du Muséum, l’insecte est de plus en plus connu et reconnu. De plus, la colonisation et la montée des nationalismes font naître une nouvelle curiosité envers le patrimoine historique et naturel local français8. On cherche à mettre en valeur les territoires métropolitains. Les scarabées, vers de terre, prennent alors une nouvelle place notamment à l’école. Le matériel didactique, comme les protèges cahiers ou affiches, se peuple d’images dès le milieu du XIXe siècle, puisant alors dans une iconographie scientifique (mais simplifiée9) pour comprendre l’environnement local des élèves. Cela, dans une certaine volonté de construction d’identité nationale par son patrimoine naturel10. L’observation de l’objet étudié est le moteur de la connaissance de celui-ci, l’image aide alors à remplacer la connaissance directe de l’objet lorsque celui-ci n’est pas disponible immédiatemment11. Protège-cahier et affiches sont alors illustrés avec des insectes, comme les scarabés, les vers de terre, les papillons, les fourmis… 

La meilleure connaissance des insectes et leur représentation sur de nombreux supports au tournant des XIXe et XXe siècle, aboutissent à une synthétisation du motif qui devient un élément décoratif, ce que manifestent notamment des ouvrages qui insistent sur leur « potentiel décoratif12 » comme celui de Jules Michelet (1798-1874), Insectes publié en 1857 ou ceux d’Emile Allain Séguy (1877-1951) qui propose, dans deux ouvrages, des planches composées d’insectes et de papillons13. On peut considérer de nombreux exemples dans l’ouvrage dirigé par Alain Montandon : L’Insecte Dans Tous Ses États. Chez les joailliers comme Gaillard ou Lalique14, les libellules ornent les cheveux et parent les cous de ces dames. Les élytres de coléoptères habillent les robes des londoniennes dans l’un des modèles de Victoria & Albert Museum15. Les formes comme les couleurs, inédites, deviennent des éléments de la mode, de la joaillerie, du design. En effet, nous pouvons constater que les insectes sont des formes essentielles de l’art nouveau, qui se nourrit d’une esthétisation et d’une stylisation de la nature, devenant alors ornementale. Les couleurs ont des reflets et des effets lumineux inédits  qui ne peuvent cependant pas être reproduits par la technique humaine16. Nous pouvons enfin citer les cartes postales dites de « fantaisie » autour de la décennie 1900 – âge d’or du support – qui débordent de femmes transformées en papillons ou en coccinelles… Nous remarquons alors que seuls certains insectes comme les papillons, ou les libellules ont le droit au privilège de l’esthétisation. Nous pouvons citer les abeilles qui ont un statut assez particulier, car elles ont été domestiquées très tôt pour leur cire ainsi que leur miel17. Les abeilles sont eusociales, c’est-à-dire qu’elles fonctionnent en société organisée : avec plusieurs castes et une Reine, où tous les individus ne peuvent se reproduire. Le motif de l’abeille se charge alors d’une portée symbolique royale. Le fonctionnement social des abeilles illustre un parallèle avec nos sociétés humaines dès le XVIIIe siècle, puis plus tard dans la caricature politique du XIXe siècle18.  Ceux qui n’ont toujours pas le droit à une réhabilitation esthétique trouvent alors une place dans le cinéma d’horreur. Dans les sorties très récentes, nous pouvons observer que le cinéma de genre français s’approprie ces êtres avec une nouvelle intention de dénonciation des conditions sociales lié au dérèglement climatique et portent des valeurs écologiques. Par exemple, Vermines de Sébastien Vaniček sorti fin 2023 nous montre un immeuble infesté par des araignées monstrueuses après qu’un passionné d’animaux a laissé échapper une de ses amies à huit pattes. Ou encore La Nuée, sorti en 2020 réalisé par Just Philipot, où une agricultrice, face à des problèmes d’argent, décide d’élever des sauterelles. On observe dans les deux cas, que c’est le nombre impressionnant d’individus de ces colonies qui suscite l’effroi des protagonistes. De fait, le cinéma contemporain français de genre n’a pas le monopole de l’utilisation de nuées d’insectes pour éveiller un sentiment de malaise chez les protagonistes comme les spectateurs. Sans établir un catalogue exhaustif19, nous pouvons citer Amityville : La Maison du Diable, sorti en 197920, où la famille Lutz  est tourmentée par des événements terrifiants après avoir emménagé dans une maison au passé sombre, comme l’invasion d’insectes volants par centaines de milliers. La liste est encore longue de cette utilisation précise des insectes au cinéma, comme une marée unique où tous les individus ne font qu’un pour persécuter les humains. Comme évoqué plus tôt, nous pouvons établir un lien avec les plaies d’égypte et l’imaginaire horrifique occidental qui expliquerait cette utilisation si courante d’une nature qui se joue de l’humain.

Anonyme, Le Papillon à tête de mort – La teigne de chêne – L’apollon, couverture de cahier, [vers 1880], papier, 210 mm x 165 mm, Wentzel (Fr.) (Wissembourg), Rouen, musée National de L’Éducation, numéro d’inventaire : 1979.18909.3. 

Photographie ©  Réseau Canopé – musée National de l’Éducation, Rouen.

  1. KOLBERT, Elizabeth, « Mais où sont donc passés les insectes ? », National Geographic, 15 octobre 2020. ↩︎
  2. HEURTEL Pascale, LENOIR, Michelle, « Des amateurs aux savants – Les mutations d’une collection » in. BOSSI, Laura (dir.)  Les Origines du Monde – L’invention de la nature au XIXe siècle, [exposition présentée au Musée d’Orsay, Paris, 10 novembre 2020 – 14 février 2021], Paris, Gallimard, 2020, p. 60. ↩︎
  3. Ibid. ↩︎
  4. Ibid. p. 61. ↩︎
  5. Ibid. ↩︎
  6. Ibid. p. 61. ↩︎
  7. SLEIGH, Charlotte, Zoo de Papier – Cinq cents ans d’Art Naturaliste, Paris, Citadelles & Mazenod, 2017, p. 156. ↩︎
  8. SLEIGH, Charlotte, « Faune Native », in. Zoo de Papier – Cinq cents ans d’Art Naturaliste, Paris, Citadelles & Mazenod, 2017, p. 115. ↩︎
  9. BECHARD, Ilona, Le Support du Protège-Cahier : porte-parole de la IIIe République, L’exemple de Georges A. Dascher (1851-1912), mémoire de master I, présenté sous la direction de Cerman Jérémie, Sorbonne-Université, 2023. ↩︎
  10. BECHARD, Ilona, loc. cit. ↩︎
  11. Ibid. ↩︎
  12. CERMAN, Jérémie, « Insectes et modèles d’ornements de l’art nouveau à l’art déco – L’exemple d’Emile Allain Séguy », in. MONTANDON, Alain (dir.), L’Insecte Dans Tous Ses États, Clermont Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2022, p. 177. ↩︎
  13. Pour plus de détails sur le retentissement de ces ouvrages, cf.  CERMAN, Jérémie, « Insectes et modèles d’ornements de l’art nouveau à l’art déco – L’exemple d’Emile Allain Séguy », in. MONTANDON, Alain (dir.), L’Insecte Dans Tous Ses États, Clermont Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2022, p. 176-183. ↩︎
  14. COUPEAU, Charline, « Libellules », in. MONTANDON, Alain (dir.), L’Insecte Dans Tous Ses États, Clermont Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2022, pp. 32-37. ↩︎
  15. FENNETAUX, Ariane, « Les Ailes du Désir – Élytres De Coléoptères Et Mode Britannique À L’époque Victorienne », in. MONTANDON, Alain (dir.), L’Insecte Dans Tous Ses États, Clermont Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2022, pp. 66-73. ↩︎
  16. Ibid. ↩︎
  17. SLEIGH, Charlotte, « Faune domestique », in. loc. cit., p. 173. ↩︎
  18. Ibid. ↩︎
  19. Pour un panel complet de l’utilisation des insectes au cinéma, cf. ANDRÉ, Emmanuelle, DURAFOUR, Jean-Michel, Insectes, cinéma, Le visible qui palpite, Aix-en-Provence, Rouge Profond, 2022. ↩︎
  20. ANDRÉ, Emmanuelle, DURAFOUR, Jean-Michel, Insectes, cinéma, Le visible qui palpite, Aix-en-Provence, Rouge Profond, 2022, p. 11. ↩︎

Bibliographie 

ANDRÉ, Emmanuelle, DURAFOUR, Jean-Michel, Insectes, cinéma, Le visible qui palpite, Aix-en-Provence, Rouge Profond, 2022. 

BECHARD, Ilona, Le Support du Protège-Cahier : porte-parole de la IIIe République, L’exemple de Georges A. Dascher (1851-1912), mémoire de master I, présenté sous la direction de Cerman Jérémie, Sorbonne-Université, 2023.

BOSSI, Laura (dir), Les Origines du Monde – L’invention de la nature au XIXe siècle, [exposition présentée au Musée d’Orsay, Paris du 10 novembre 2020 au 14 février 2021], Paris, Gallimard, 2022. 

KOLBERT, Elizabeth, « Mais où sont donc passés les insectes ? », National Geographic, 15 octobre 2020. URL : https://www.nationalgeographic.fr/environnement/2020/05/mais-ou-sont-passes-tous-les-insectes ( consulté pour la dernière fois le 10 janvier 2024 )

MONTANDON, Alain (dir.), L’Insecte Dans Tous Ses États, Clermont Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2022. 
SLEIGH, Charlotte, Zoo de Papier – 500 ans d’Art Naturaliste,  Paris, Citadelles & Mazenod, 2017.

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