« L’Art ne pouvait manquer d’avoir sa place dans la Nouvelle Sorbonne. […] Quel charme de recevoir la confidence de leur pensée, d’en provoquer & [sic.] d’en aider parfois l’éclosion, de les suivre à travers leurs recherches, leurs lectures, leurs esquisses incessamment remaniées ! Dans ces arts qui semblent procéder avant tout de l’inspiration et qui ne sauraient s’en passer, quel souci de la composition, quel soin du détail, quel labeur ! »1

Sous la IIIe République les bâtiments publics sont soumis à des campagnes décoratives à la gloire des institutions2. Ces mots d’Henri-Paul Nénot (1853-1934), architecte du projet de la Nouvelle Sorbonne, campagne de réfection et d’agrandissement des locaux universitaires, témoignent d’un intérêt accru porté à la décoration dans ce campus du quartier latin. Nous proposons ici de se concentrer sur les amphithéâtres de la Nouvelle Sorbonne, lieux d’apprentissage, de pratique, de réunion des communautés étudiantes et sièges des différentes facultés de l’Université de Paris à la Sorbonne. Martyrs des colères étudiantes, mais aussi témoins des grandes avancées intellectuelles et sociales appliquées au cadre universitaire, les murs des amphithéâtres de la Nouvelle Sorbonne sont des espaces privilégiés à une expression picturale. 

Robert de Sorbon (1201-1274), érudit et religieux, fonde la Sorbonne dans la première moitié du XIIIe siècle. Celle-ci subit plusieurs interventions de restauration des infrastructures et des agrandissements successifs. Le cardinal-duc de Richelieu (1585-1642) dirige une des premières grandes campagnes d’aménagement dans la première moitié du XVIIe siècle3. Moins pratique et adaptée au corps universitaire qu’historique, la Sorbonne nécessite déjà de nouveaux aménagements au début du XIXe siècle. Sous le Second Empire, la réfection des locaux de l’université est décidée, sous la direction de l’architecte Léon Vaudoyer (1803-1872)4 . Toutefois, il faut attendre les années 1880 pour que les travaux soient concrétisés, sous la direction de Henri-Paul Nénot. La Sorbonne, en plus de répondre aux besoins des étudiants, est surtout l’occasion d’incarner le « parangon des idéaux d’enseignement français »5. Le projet de l’architecte relève à la fois de la restauration des locaux historiques de la Sorbonne, mais aussi de la construction d’un nouveau campus. Il est important que la Nouvelle Sorbonne soit un ensemble palimpseste, où il tente au mieux de conserver visibles les précédentes interventions qui constituent l’histoire matérielle de ce lieu. 

Le programme décoratif déployé en Sorbonne est complexe et de grande ampleur. La forme des amphithéâtres favorise l’implantation d’un décor à l’arrière de la chaire du professeur ainsi que dos aux étudiants6. En Sorbonne, les décors peints et sculptés se côtoient. Toutefois, ici nous ne nous attarderons que sur les toiles marouflées aux murs des amphithéâtres. Dans l’ouvrage collectif de 2007, La Sorbonne : un musée, ses chefs-d’œuvre, Christian Hottin, conservateur en chef du patrimoine et l’actuel directeur des études à l’Institut national du patrimoine, dresse un inventaire du patrimoine monumental peint et sculpté de la Sorbonne. Nous renvoyons à cet ouvrage. 

Les thèmes abordés dans la décoration monumentale peinte sont divers mais s’inscrivent dans une typologie, des paysages, des allégories et des anecdotes historiques, qu’il convient toutefois de nuancer. Un fait est systématique, les décors du Savoir ont un lien intime entre la discipline enseignée, qu’il s’agisse d’allégories ou de paysages, l’objet d’étude du lieu pour lequel est prévu le décor est pris en compte par l’artiste-décorateur. L’iconographie est élaborée en collaboration avec les professeurs, le recteur de l’académie (à ce moment-là Octave Gréard, succédé par Louis Liard), l’artiste et l’architecte.

Nous proposons ainsi ici une déambulation à travers ces salles de classe. Dans l’amphithéâtre Gaston Bachelard, Frédéric Montenard (1849-1926) réalise un vaste décor (Paysage de Provence, 1894, Fig. 2) qui s’adapte au mur de la chaire en répondant aux formes de celui-ci et dépeint une vue géographique provençale pour les étudiants en géologie ayant initialement cours dans cette classe. Henri Gervex (1852-1929), Jules Ferry (1844- 1914) et Jean-Francis Auburtin (1866-1930) s’essayent à leur tour au genre du paysage dans les amphithéâtres Lefèbvre (L’arc-en-ciel, 1896, ancien amphithéâtre de physique, Fig. 3), Cauchy (Paysage méditerranéen, 1901, ancien amphithéâtre de botanique, Fig. 4) et Milne-Edwards (Paysage au fond de la mer, 1898, ancien amphithéâtre de zoologie, Fig. 5)7. Un décor d’Albert Besnard (1849-1934) attire particulièrement l’attention, composé pour orner le mur de la chaire de l’ancien amphithéâtre de chimie. Le décorateur illustre le célèbre postulat antique repris par le chimiste Antoine Lavoisier  (1743-1794), « Rien ne se perd rien ne se crée, tout se transforme » à travers sa Vie renaissant de la Mort (1896, amphithéâtre de Gestion, Fig. 6), sous la forme d’un triptyque mural au milieu duquel un enfant est allaité par une femme décédée au milieu d’une forêt tant pourvoyeuse que létale, figure de la maternité. Dans le genre de l’allégorie, il convient ainsi de citer les œuvres décoratives de Léon-François Comerre (1850-1916), Alfred Roll (1846-1919), André Ferrier (1847-1914) dans les anciens amphithéâtres d’archéologie (La Grèce antique se dévoile à l’Archéologie, 1898, amphithéâtre Guizot, Fig. 7), de physiologie (Vers la Nature pour l’Humanité, 1908, amphithéâtre Durkheim, Fig. 8)  et amphithéâtre moyen des lettres (Le rêve du Poète, 1899, amphithéâtre Descartes, Fig. 9). Ces décors répondent et dialoguent avec les disciplines auxquelles ils sont consacrés, non pas en illustrant directement l’objet d’étude enseigné mais en le magnifiant en le poétisant, en l’incarnant à travers des figures allégoriques. Effectivement, pour l’actuel amphithéâtre Guizot, Léon-François Comerre dévoile une figure centrale, la Grèce Antique, se mettant à nu devant l’Archéologie, fièrement accoudée à des ruines fraichement exposées par les archéologues qui l’entourent. Une toile d’amphithéâtre est à la fois une œuvre à regarder, un décor que l’on oublie ou un support anecdotique de cours. Il semble pertinent de citer l’exemple d’Henri Gervex qui n’a pas été épargné par les professeurs et les étudiants, soulevant chaque erreur anatomique, ou contraire aux lois de la physique dans l’amphithéâtre que l’on surnomme d’après son décor, “l’amphithéâtre aux vaches”. La décoration picturale de la Sorbonne vit à travers le rapport que son public entretient avec celle-ci.

Enfin, la figure de proue de la décoration murale appliquée aux murs des amphithéâtres de la Sorbonne est Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898). En 1886, Le Bois Sacré, toile monumentale est commandée au célèbre décorateur, dans laquelle :

« Puvis de Chavannes nous offre une vision ambivalente de la Sorbonne, présentée à la fois comme la mère des Sciences (d’un point de vue épistémologique) et comme une institution universitaire puissante, groupant sous son nom prestigieux les différentes facultés et instituts spécialisés ».8

À travers son hiératisme symboliste, l’artiste place auprès d’une figure tutélaire de la Sorbonne, maintes allégories de toutes les disciplines enseignées en Sorbonne.

« Dans la clairière d’un bois sacré, au centre, sur un banc de marbre est assise une figure symbolique de la Sorbonne. À ses côtés, deux génies pourvus de palmes et de couronnes, hommage aux vivants et aux morts glorieux. / Debout, l’Éloquence, célébrant les conquêtes de l’esprit humain. Autour d’elle, les figures diverses de la poésie. Du rocher où le groupe est assemblé, s’écoule la source vivifiante : la jeunesse s’y abreuve avidement, la vieillesse, aux mains tremblantes, fait remplir sa coupe. / À gauche, la Philosophie et l’Histoire : la Philosophie représentée par la lutte du spiritualisme et du matérialisme en face de la Mort : l’un confessant sa foi dans un élan d’ardente aspiration, l’autre démontrant sa pensée par l’étude de la fleur, image des transformations successives de la matière ; l’Histoire interrogeant les antiques du passé inhumé sous ses yeux.À droite, la Science, la Mer et la Terre qui leur offrent leurs richesses ; la Botanique, avec sa gerbe de plantes ; la Géologie, appuyée sur un fossile ; les deux génies de la Physiologie serrant l’un, un flacon, l’autre un scalpel ; la Physique entourant ses voiles devant un essaim de jeunes gens, qui se vouent à son culte, en lui offrant comme prémices de leurs travaux, la flamme de l’électricité ; à l’ombre d’un bosquet, la Géométrie figurée par un groupe absorbé dans la recherche d’un problème. »9

Le programme décoratif de la Sorbonne met ainsi en valeur ses enseignements. C’est dans un climat politique et social républicain où la Science et l’enseignement supérieur sont des priorités d’État que la Sorbonne, à travers sa décoration picturale, est l’aboutissement des préceptes républicains et universitaires. 

Les toiles marouflées aux murs des amphithéâtres « sont aujourd’hui plus que des décors : leur valeur patrimoniale transcende leur rapport à l’architecture »10 . Malgré tout, plusieurs de ces œuvres ont été victimes du temps, du goût et des révoltes. Les amphithéâtres restent les lieux les plus fréquentés des universités. Ils sont porteurs des préoccupations picturales de l’époque mais sont surtout des témoins des grands moments étudiants. Ils sont le théâtre de la jeunesse en quête de savoir et de liberté intellectuelle et c’est à travers cette vie étudiante fourmillante que leurs murs prennent vie. 

Amphithéâtre Bachelard | Locations

Fig. 2 MONTENARD, Frédéric, Paysage de Provence, 1894, ancien amphithéâtre de Géologie, actuel amphithéâtre Gaston Bachelard. Photo : Panthéon Sorbonne.

Fig. 3 GERVEX, Henri, L’arc-en-ciel, 1896, ancien amphithéâtre de physique, amphithéâtre Lefèbvre. Photo : Elisa Steciuk. 

Fig. 4 FERRY, Jules, Paysage méditerranéen, 1901, ancien amphithéâtre de botanique, amphithéâtre Cauchy. Déposé en 1951. Photo : Bibliothèque Interuniversitaire de la Sorbonne à partir d’une carte postale RBA 3 = 163-2 pièce 3.

Fig. 5 AUBURTIN, Jean-Francis, Paysage au fond de la mer, 1898, ancien amphithéâtre de zoologie, amphithéâtre Milne-Edwards. Déposé en 1968. Photo : Elisa Steciuk à partir d’un tirage ancien sur plaque de verre des frères Moreau (1898, collection privée), éditeurs et photographes.

Fig. 6 BESNARD, Albert, La vie renaissant de la Mort, 1896, ancien amphithéâtre de Chimie, amphithéâtre de Gestion. Photo : Elisa Steciuk.

Offre de formation | Sorbonne Université| Lettres

Fig. 7 COMERRE, Léon François, La Grèce antique se dévoile à l’Archéologie, 1898, ancien amphithéâtre d’archéologie, amphithéâtre Guizot. Photo Sorbonne Université.

Fig. 8 ROLL, Alfred, Vers la Nature pour l’Humanité, 1908, ancien amphithéâtre de physiologie, amphithéâtre Durkheim. Photo : Elisa Steciuk.

Fig. 9 FERRIER, André, Le rêve du Poète, 1899, ancien amphithéâtre moyen des Lettres, amphithéâtre Descartes. Photo : Elisa Steciuk.

Fig. 10 PUVIS DE CHAVANNES, Pierre, Le Bois Sacré, 1889, grand amphithéâtre. Photo : Elisa Steciuk.

Amphithéâtre Richelieu | Locations

Fig. 11 DAGNAN-BOUVERET, Pascal, Apollon et les muses au sommet du Parnasse, 1903, ancien grand amphithéâtre des Lettres, actuel amphithéâtre Richelieu. Photo : Panthéon Sorbonne.

Bibliographie 

Archives du rectorat, 20030410/19, Sorbonne décoration intérieure 1ère partie, dossier 19, notice explicative des principales œuvres d’art, section “grand amphithéâtre”, Henri-Paul Nénot, non-daté.

BONNEROT, Jean, La Sorbonne : sa vie, son rôle, son œuvre à travers les siècles, Paris, Presses Universitaires de France, 1927.

BRESC-BAUTIER, Geneviève, FOUCART, Jacques, GADY, Alexandre, et alii, La Sorbonne : un musée, ses chefs-d’œuvre, Paris, Chancellerie des Universités de Paris, 2007. 

FOURNOUX (de), Dominique, Le décor peint de la nouvelle Sorbonne, mémoire de DEA, Université Paris IV, 1986. 

HOTTIN, Christian, « Le décor peint des établissements d’enseignement supérieur à Paris. De la conception à la réception », Histoire de l’Art, n° 42/43, octobre 1998, p. 103-113. 

HOTTIN, Christian, Quand la Sorbonne était peinte, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001.

LIARD, Louis, L’Université de Paris, t. I, Paris, H. Laurens éditeur, 1909. 

LIARD, Louis, L’Université de Paris, t. II, Paris, H. Laurens éditeur, 1909. 

NÉNOT, Henri-Paul, Monographie de la Nouvelle Sorbonne, Paris, Imprimerie nationale, 1903. 

VAISSE, Pierre, La Troisième République et les peintres, Paris, Flammarion, 1995. 

RIVÉ, Philippe (dir.), La Sorbonne et sa reconstruction, Paris, Délégation artistique de la ville de Paris, 1987. 

  1. NÉNOT, Henri-Paul, Monographie de la Nouvelle Sorbonne, Paris, Imprimerie Nationale, 1903, p. 15. ↩︎
  2. Voir VAISSE, Pierre, La Troisième République et les peintres, Paris, Flammarion, 1995. ↩︎
  3. RIVÉ, Philippe (dir.), La Sorbonne et sa reconstruction, Paris, Délégation artistique de la ville de Paris, 1987, p. 47 ↩︎
  4. Ibid., p. 55. ↩︎
  5. Ibid., p. 64. ↩︎
  6. HOTTIN, Christian, op. cit., 1998, p. 103. ↩︎
  7. Les deux derniers décors sont déposés dans la deuxième moitié du XXe siècle et ne sont plus visibles aujourd’hui. ↩︎
  8. BRESC-BAUTIER, Geneviève, FOUCART, Jacques, GADY, Alexandre, et alii, La Sorbonne : un musée, ses chefs-d’œuvre, Paris, Chancellerie des Universités de Paris, 2007, p. 252. ↩︎
  9. Archives du rectorat 20030410/19, notice descriptive de la décoration du grand amphithéâtre par Henri-Paul Nénot. ↩︎
  10. HOTTIN, Christian, op. cit., 1998, p. 111.  ↩︎

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