« L’espace c’est la liberté, alors que la surface c’est la non-liberté, la prison. »1
Quelle est la définition d’un tableau ? Celui-ci peut être caractérisé par sa matérialité, sa surface, en tant que support de l’œuvre picturale. Le tableau est également une image ou un espace feint par la peinture, qui s’offre à notre vue. Dans ses toiles, l’artiste Erik Boulatov questionne les dimensions d’espace et de surface et participe au mouvement général de déconstruction et de redéfinition de l’art du XXe siècle.
« Je me suis d’abord dit qu’une toile se composait de deux parties : la surface et l’espace. C’est le plus important. La surface et l’espace sont deux opposés qui s’excluent mutuellement. C’est le tableau qui les réunit. Tout l’art classique c’était ça : chaque artiste cherchait à réunir ces deux principes en une unité harmonieuse. L’idée que j’ai eue était de ne pas chercher à les réunir mais, au contraire, de les opposer : ainsi ce conflit entre la surface et l’espace devenait le contenu du tableau. »2
Une œuvre d’Erik Boulatov est tout particulièrement éloquente à l’égard de cette dualité : L’horizon (fig. 1), peint entre 1971 et 1972. D’une part, la toile est composée d’un paysage figuratif estival composé d’un groupe d’hommes et de femmes au premier plan progressant vers une plage, parsemée de baigneurs au second plan, éclairée d’un grand ciel bleu en arrière-plan. D’autre part, la ligne d’horizon est obstruée par une bande rouge verticale composée de deux traits dorés. Cette bande abstraite occupe la surface du tableau et scinde le paysage en deux parties distinctes, entravant le trajet des lignes de perspective, provoquant une rupture visuelle dans le tableau.
Erik Boulatov3 est un artiste russe né en 1933. Il étudia à l’école de peinture, de sculpture et d’architecture de Moscou. La période du Dégel qui suit la mort de Staline permit aux artistes de s’ouvrir à l’art occidental. Cependant, son successeur à la tête de l’État, le président Khrouchtchev privilégia le réalisme socialiste aux arts non figuratifs qu’il condamna. En dehors des courants artistiques valorisés par le pouvoir, les artistes subsistèrent dans un cadre strictement privé. Dans les années 1960, il intègra le Groupe du Boulevard Sretenski, groupe d’artistes russes non-conformistes, dont le nom provient du quartier où résident les artistes. En 1974, Boulatov participa à une tentative d’exposition en plein air, très vite détruite par les autorités, prenant le nom d’ « exposition bulldozer ». Erik Boulatov se vit alors refuser l’exhibition de ses œuvres jusqu’à l’effondrement de l’URSS.
Lorsque Boulatov réalisa L’horizon (fig. 1), l’Union soviétique était dirigée par Léonid Brejnev. Il n’est alors pas possible d’exposer sans l’accord du Parti. Celui-ci restreignit l’accès aux oeuvres de l’avant-garde européenne dans la formation des artistes, destinée à rester dans le sillon de l’académisme du XIXème siècle et servir l’esthétique du réalisme socialiste : « L’espace dans lequel nous vivions était entièrement déformé par l’idéologie qu’on nous imposait. Étant donné que les gens avaient toujours vécu dans cet espace cloisonné, ils le percevaient comme normal, naturel. Pour ma part, je voulais en montrer toute l’anormalité et l’artificialité. »4 Le peintre reprend ici la composition standard d’un tableau issu du réalisme socialiste tel que Les heureux par Nikolay Beliaïev (1949) ou les toiles d’Alexandre Deïneka, de la même période, présentant la réussite du modèle social, économique et moral communiste dans une facture très conventionnelle. Boulatov reprend les codes visuels du réalisme socialiste afin de créer une composition idéalisée dont l’équilibre est rompu par le motif du bandeau rouge qui obstrue la vision du spectateur.
Dans l’art, Boulatov distingue deux champs de perception : l’espace pictural ou dessiné, créé par le dessin ou la peinture intégrant la profondeur ; et la surface du tableau, c’est-à-dire la surface matérielle de l’objet sur laquelle on peint et dessine. D’autres de ses œuvres intègrent le champ scriptural à cette surface5. Dans L’horizon (fig. 1), Boulatov choisit d’exploiter la surface du tableau à travers le motif abstrait du bandeau rouge, renvoyant à la couleur du drapeau communiste, ainsi qu’à la valeur d’interdiction dans l’espace social. Cette coexistence entre la surface et l’espace du tableau devient pour l’artiste une manière d’aborder le thème de la liberté : « J’ai compris, que cette opposition entre la surface et l’espace me permettrait d’exprimer, de façon visuelle, un problème fondamental : celui de la liberté et de la non-liberté. L’espace c’est la liberté, alors que la surface c’est la non-liberté, la prison. »6 L’espace permet une projection du spectateur dans le tableau que la surface ne permet pas. La surface occupe notre champ visuel avec des messages idéologiques. Le bandeau, symbole de la propagande idéologique du régime, nous empêche d’accéder à l’horizon et la liberté de l’espace infini du tableau. La liberté ne se manifeste qu’au-delà de la surface : « […] l’horizon courait au centre du tableau, c’était en quelque sorte l’horizon social qui nous masquait l’horizon naturel […] »7
Il s’opère alors un dialogue entre l’espace feint du tableau et l’espace du spectateur, habitué à observer quotidiennement la propagande idéologique communiste. Boulatov prive le spectateur de la liberté de son regard sur un paysage issu du réalisme socialiste afin de mieux signifier au spectateur son manque de liberté face à la propagande du régime. Le tableau fonctionne comme un tunnel reliant l’espace social du spectateur et l’espace derrière la toile, obstrué par l’idéologie. Par ce dialogue, Boulatov exprime un problème social par le biais d’un problème spatial. Le peintre fige un phénomène, une idéologie qui déforme notre espace de vie, comme un phénomène tel qu’il nous apparaît dans le quotidien d’un habitant de l’URSS. La problématique exposée dans l’art de Boulatov ne cesse pas d’exister après la fin de l’URSS. Il trouve aisément des échos actuels dans la société occidentale dont l’espace social est obstrué, non pas par l’idéologie communiste, mais par des messages publicitaires consuméristes. Afin de mieux appréhender la théorie artistique d’Erik Boulatov, je recommande la lecture de l’ouvrage Espaces de liberté : écrits sur l’art, synthèse de la pensée de l’artiste.

Bibliographie
Dossier pédagogique. Erik Bulatov Andrei Molodkin, Charleroi, 2019 [dossier issu de l’exposition de Black Horizon, Charleroi, BPS22, musée d’art de la province du Hainaut (9 février-19 mai 2019)].
BOURDEAU, 2017. Thomas Bourdeau, “Erik Boulatov: fenêtre sur cour artistique”, Radio France internationale, 2 mars 2017 [en ligne], https://www.rfi.fr/fr/culture/20170302-boulatov-kollektsia-beaubourg-russie-peinture-peintre-art-tableau (consulté le 18 novembre 2023).
BOULATOV, 2018. Erik Boulatov, Espaces de liberté : écrits sur l’art, Paris: Nouvelles éditions Place, 2018.
PIODA, 2018. Stéphanie Pioda, « Erik Boulatov, l’art au service de la liberté », La Gazette Drouot, 6 décembre 2018.
- Dossier pédagogique. Erik Bulatov Andrei Molodkin, Charleroi, 2019, p. 10 [dossier issu de l’exposition de Black Horizon, Charleroi, BPS22, musée d’art de la province du Hainaut (9 février-19 mai 2019)]. ↩︎
- BOURDEAU, 2017. ↩︎
- Les informations biographiques sur Erik Boulatov proviennent de Dossier pédagogique. Erik Bulatov Andrei Molodkin, Charleroi, 2019. ↩︎
- Erik Boulatov dans PIODA, 2018. ↩︎
- Erik Boulatov, Gloire au PCUS, entre 2003 et 2005, huile sur toile, H. 200 ; L. 200 cm, Paris, Centre Pompidou. ↩︎
- Dossier pédagogique. Erik Bulatov Andrei Molodkin, Charleroi, 2019, p. 10. ↩︎
- BOULATOV, 2018. ↩︎





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