Le papier glacé : au fini lisse et brillant, il peut être un choix de prédilection de certains photographes au moment du tirage. Mais au-delà de la désignation d’un simple matériau du processus photographique1, il devient aussi une expression, utilisée afin de désigner les revues de presse glamour. La langue anglaise possède un idiomatique encore plus imagé : les « glossies ». Dérivé de l’adjectif « brillant », il permet de souligner d’autant mieux leur aspect clinquant, tape à l’œil, indubitablement fascinant et attrayant. La couverture brillante caractéristique devient redoublement matériel de la « brillance » des sujets et personnalités affichés en première page. Cependant, cette expression n’est pas sans parfois contenir des connotations peu flatteuses pour ces revues. Ce qui est reproché au papier glacé, c’est sa superficialité, tant rebattue, son apparente appartenance au domaine de la surface pure, qui, pour certains, serait la démonstration d’un manque criant de profondeur. Mais, précisément, ces questions ne représentent-elles pas la seule surface du problème ? En réalité, ces revues offrent différents niveaux de lecture, et peuvent se révéler des puits d’informations dans les domaines les plus divers. L’objet de cet article sera de tenter de montrer que la superficialité dont sont souvent accusés ces titres n’est en réalité que la surface la plus brillante d’objets qui représentent en réalité des témoins culturels et sociaux majeurs.

Au-delà du culte des apparences, que l’on fait parfois passer pour objet unique des revues de presse féminine, les revues de mode ont représenté des témoins du Zeitgeist2 d’une culture. Diffusés dans respectivement 28 et 29 pays, Vogue et Harper’s Bazaar sont aujourd’hui les leaders au pays de la presse de mode féminine, et sont historiquement les revues qui ont construit cette presse telle qu’elle est aujourd’hui. Leur diffusion à échelle internationale met en exergue un premier niveau de complexification : chaque édition est adaptée aux spécificités identitaires du pays où elle est diffusée. Que ce soit dans les images diffusées, les personnalités choisies pour incarner les numéros ou l’orientation des articles écrits ; revendication claire du premier numéro français de Harper’s Bazaar (mars 2023). Le rédacteur en chef Olivier Lalanne déclara : « C’est donc un magazine qui parle au monde avec un accent français. Par rapport à la version américaine qui a un ton plus sociétal et politique, moi je veux faire du Harper’s Bazaar un référent mode en France.3 ». 

Revues de mode s’il en est, les confiner à une focalisation sur la mode pure en tant que tendances vestimentaires et la beauté avec les tendances cosmétiques ne serait que trop réducteur lorsque l’on s’aperçoit qu’elles ont mis un point d’honneur à valoriser les arts et la culture. Dès son premier numéro de 1867, Harper’s Bazaar sous-titrait : « A repository of fashion, pleasure and instruction », mettant d’emblée l’accent sur la volonté d’instruire les lectrices. Cela passe notamment par une place accordée à la littérature4. Harper’s Bazaar n’est pas en reste à ce sujet, avec la place laissée directement à des auteurs majeurs : Colette, Françoise Sagan, Jean Cocteau et bien d’autres furent conviés au fil des numéros. Reflet donc, de l’actualité littéraire d’une époque, mais plus largement de l’environnement artistique d’un temps.

De façon plus générale, les artistes ont bénéficié d’une place privilégiée dans les glossies, certains numéros invitant parfois un artiste en lui offrant un rôle de direction artistique, voire de rédacteur en chef. Vogue Paris, dans la seconde moitié du vingtième siècle, mettait à sa tête chaque année, le temps du numéro spécial de décembre, une personnalité du monde de l’art ou de la politique. Du côté du Bazaar, l’on retiendra le mythique numéro d’avril 1965, dirigé par Richard Avedon, avec Jean Shrimpton en couverture. Ces numéros spéciaux sont aujourd’hui considérés comme objets de collection et recherchés par les collectionneurs. Mais la place dévolue à l’art n’est pas l’apanage uniquement d’événements rédactionnels. Articles sur les expositions en cours, partis pris de valoriser certains artistes sont légion chez les deux titres. Les actualités cinématographiques et théâtrales sont aussi régulièrement présentées. Il faut aussi noter que ces magazines se sont faits vecteurs du Zeitgeist artistique d’une autre façon : par le moyen des photographies utilisées. En effet, les photographes de mode de ces revues, surtout dans la première moitié du XXe siècle, au moment où la photographie commence à y prendre sa place, avaient tendance à suivre du même coup à transmettre les codes esthétiques des mouvements artistiques en cours5. L’on put ainsi voir se succéder au fil des décennies des photographies pictorialistes6, modernistes7, réalistes8, et, part essentielle de la photographie de mode, surréalistes9.

Ces données, cependant, pourraient, d’une certaine façon, rester des informations « en surface ». Non pas que ces faits redoublent la critique de superficialité des revues de mode : mais plutôt qu’elles se concentrent sur les titres les plus évidents de ce type de publication. Or, ce serait occulter toute la diversité et les subcultures qui existent au sein de ces publications, et qui enrichissent le témoignage social de ces objets.  En effet, Vogue et Harper’s Bazaar ont toujours eu vocation de s’adresser à un certain type de femmes : des femmes issues de classe élevées, qui, somme toute, sont le reflet d’un quotidien qui est le leur, mais qui ne reflète pas la mode de la rue, ni ne dresse un tableau large d’une culture. Sans renier l’importance des deux chefs de file du glamour, tant elles dictent encore les goûts actuels, il faut cependant rendre leur rôle important à d’autres revues plus confidentielles, moins diffusées, ou s’adressant à un public particulier. Prenons par exemple le cas de la revue Purple, dont le premier numéro date de 1992 : elle fut décrite comme une « place importante pour l’art, la mode, et les discours critiques10 ». Elle participa de l’apparition de nouvelles esthétiques de la photographie de mode, et se pencha sur des sujets sociétaux divers, ouvrant même une rubrique dédiée spécialement à la philosophie. The Face et The i-D furent également des représentants de la contre-culture mode qui prirent leur essor dans les années 90. Allant complètement à l’opposé des magazines high standing, type Vogue ou Harper’s, ils ont au contraire excellé dans des représentations qu’ils voulaient et revendiquaient plus « réalistes » de la mode, et furent pionniers dans le développement de l’esthétique heroin chic11. Notons ensuite que certains magazines de mode sont conçus pour s’adresser à des publics d’une certaine tranche d’âge, comme ceux qui cherchent à toucher spécifiquement la cible des adolescents, comme le magazine Muteen12. Quant à Extra Small, il va même jusqu’à viser les 0-12 ans. Aujourd’hui encore, l’offre de publications mode est très largement diversifiée. A cela, il faut en outre ajouter que la mode fait parfois irruption dans les magazines généralistes et d’actualité : le plus célèbre exemple en est le supplément mode du Times, ou encore The New Yorker, où fut par exemple publiée la série photographique « In memory of the late Mr. and Mrs Comfort » par Richard Avedon. 

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Se concentrer uniquement sur les grands titres des revues féminines est en réalité une véritable erreur, qui conduit n’écrire qu’une histoire parcellaire, et à effacer tout un pan culturel. En effet, la multiplicité des cibles visées en dit long sur toutes les subcultures existant, et chaque magazine a développé une identité propre, avec des thématiques particulières et des esthétiques uniques dans les images diffusées. A la fois mines de nouveautés pour la photographie de mode, qui a pu y trouver des espaces de liberté qu’elle n’aurait pu atteindre dans les titres les plus luxueux, et lieu d’expression propre à chaque catégorie à laquelle elles s’adressent, toutes ces revues endossent un rôle majeur de témoin social et culturel. Leur superficialité est celle de traiter des apparences de chacun : or, dirons-nous, même si la formule peut paraître un peu poussive, rien de plus révélateur que le paraître. La mode, en tant que façon de se vêtir, mais aussi, de plus en plus, en tant que lifestyle, en dit long sur les individus. C’est la façon dont on choisit de se présenter au monde, de se montrer de prime abord à l’autre : rien de moins anodin que cela. Les magazines de mode permettent à chacun de se construire un goût particulier, et de décider de ses apparences et de la façon de modeler son propre corps. Faire le choix d’une revue, plutôt que d’une autre, est déjà une affirmation, celle d’une individualité qui s’identifie ou souhaiterait s’identifier à un groupe social. 

  1. Si l’on adopte une posture où l’objet photographique matériel tient encore un rôle pour la photographie. En effet, avec l’irruption de plus en plus importante des outils numériques et digitaux, et la création de formes d’art immatérielles, la question pourra être posée de la pertinence des tirages. Ces enjeux sont déjà mis en exergue quant à la conservation des photographies dans les musées ; problèmes liés à l’espace physique de conservation et au coût qu’engendre la mise en place de zones de conservation optimales, mais aussi à la caducité essentielle des clichés vintage, le stockage sous forme dématérialisée permet de conserver l’image parfois en déréliction de certaines photographies. ↩︎
  2. « Esprit, air du temps », il s’agit d’une notion théorisée tout d’abord par Hegel puis Heidegger, et qui désigne l’ambiance tant intellectuelle que culturelle et sociale d’une époque, les croyances et les aspirations d’une société dans un contexte socio-spatio-temporel donné. ↩︎
  3. GUYOT, Olivier, « Quel concept pour la version française du Harper’s Bazaar ? », The Fashion Network, 20 février 2023 ↩︎
  4. Ainsi trouvera-t-on, dans le Vogue Paris d’octobre 1960 une rubrique « Ce qu’une femme informée voudra lire », et en réalité de façon régulière des conseils de lecture pour informer de l’actualité littéraire contemporaine. ↩︎
  5. Nancy Hall-Duncan souligna cette idée dans son ouvrage Histoire de la Photographie de mode, paru en 1978 pour accompagner l’exposition homonyme. ↩︎
  6. Portées par le baron Adolphe de Meyer. ↩︎
  7. Edward Steichen et George Hoyningen-Huene en furent le principal représentant. ↩︎
  8. Le mouvement fut lancé avec les photographies de Martin Munkacsi, qui firent sortir la femme du studio et la montrèrent plus active et vivante qu’elle ne le fut jamais sur les photographies du genre ; exit les portraits en pied et figés, la femme fut mise en valeur dans son activité quotidienne et commençait à s’emparer d’un nouveau mode de vie. L’influence du photographe fut réelle : Louise Dahl-Wolfe le citait comme inspiration dans son ouvrage A photographer’s scrapbook ; il fut aussi le modèle de Richard Avedon, qui, quant à lui, représenta l’aboutissement de l’irruption de la vie de la femme en photographie de mode. ↩︎
  9. Avec Man Ray en premier lieu. Notons que ses photographies « commerciales » de Man Ray ont très vite transcendé le milieu des revues pour entrer dans les musées et faire partie des œuvres photographiques les plus valorisées sur le marché de l’art, comme en témoigne le résultat de 2,7 millions d’euros que la photographie « Noire et Blanche » avait atteint en 2017 chez Christie’s Paris, en faisant à l’époque l’œuvre photographique la plus chère vendue au monde, et ce, pour une image initialement parue pour Vogue en 1926. Concernant le surréalisme en photographie de mode, il faut noter qu’il s’agit de l’esthétique qui a entretenu le plus de liens avec cette dernière, et qui en domine encore la production, de Guy Bourdin à Inez et Vinoodh, en passant par l’incontournable Helmut Newton. ↩︎
  10.  VON OLFERS, Sophie, Not in fashion, Photography and fashion in the 90s, du 25 septembre 2010 au 9 janvier 2011, MMK Museum für Moderne Kunst, Francfort, 319p., p.15 ↩︎
  11. Il s’agit d’un courant né dans le milieu de la mode au début des années 90. Les mannequins faisaient montre d’une maigreur parfois à la limite du choquant, étaient androgynes, apparaissaient maladifs, somme toute, dans un état physique dégradé… comme s’ils étaient consommateurs réguliers d’heroïne. Il s’agit d’une mouvance qui fait toujours débat et suscite les plus vives réactions, car elle a été accusée de « glamouriser » ces comportements malsains. D’autant plus qu’en photographie, l’on peut parfois parler de trash, avec des mannequins qui étaient présentés dans des endroits qui avaient clairement vocation à évoquer ces situations ; il a aussi été émise l’accusation de faire intervenir de trop jeunes filles. L’on peut citer quelques photographes comme Juergen Teller, toujours au faîte du succès dans le monde de la mode et de sa photographie aujourd’hui, ou encore Corinne Day, qui lança la carrière de Kate Moss avec des photos intimistes réalisées pour un magazine britannique. ↩︎
  12. Créé en 2001 pour les éditions Jalou, la cible du magazine est claire et ce dès le slogan : « Pour les filles qui pensent qu’il y a une vie avant vingt ans! ». ↩︎

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