Bernard Villers (1939-), peintre belge, découvre dans la galerie Other Books and So à Amsterdam, les livres des artistes minimalistes et conceptuels américains. L’auteur ne délaisse pas la peinture, mais entreprend la conception d’une cinquantaine de livres, en étudiant leurs caractéristiques. Le livre devient donc une nouvelle surface d’expérimentation. Les pinceaux et la peinture sont mis de côté, l’artiste travaille le pliage, la transparence, pour créer des jeux de surface.
Les qualités physiques du papier permettent, grâce à sa flexibilité, sans crayon, ni imprimerie, de créer une surface nouvelle, par l’acte de plier et déplier. Bernard Villers, né en 1939, choisit d’utiliser le médium du livre à partir de 1976. Peintre à l’origine, ce nouvel intérêt pour ce support est tout d’abord d’un intérêt pictural (comme le fait le groupe Supports/Surfaces1). Bernard Villers considère le livre dans son ensemble (la page de couverture, le papier). Mais un des éléments déclencheurs de cette nouvelle pratique est sa rencontre avec le galeriste Ulises Carrión, directeur de la galerie Other Books and So (galerie dédiée aux livres d’artiste), à Amsterdam. À la suite de cette rencontre, il se consacre au médium du livre, et entreprend une nouvelle expérience plastique, notamment à travers le pli du papier. Son œuvre, visuellement minimaliste, est d’une grande complexité, philosophique et littéraire. Utilisant le langage, la couleur, ces composants dialoguent avec le plastique du livre, le pli, les formes géométriques.
Froissement ou alors ligne droite, le pli attaque les qualités du papier, pour créer ainsi des courbes, des lignes symétriques, qui jouent ainsi entre la transparence et l’ombre. Le livre devient donc une surface d’impression de lignes géométriques par le pliage, qui ne nécessite plus un crayon ou un pinceau pour créer des formes. Anne Moeglin-Delcroix, dans son livre Esthétique du livre d’artiste, Une introduction à l’art contemporain, compare ces deux approches : « On a la démonstration que le pli est au livre ce que le trait est au dessin : sa rationalité cachée, son principe de construction, ou son âme, ce qui relie la singularité de chacune de ses parties à la totalité dont elle est membre, bref, son explication, si l’on peut ainsi le dire de ce qui est en vérité une implication2. » Bernard Villers crée ainsi, par le pli, des surfaces nouvelles, dialoguant entre elles, entre le recto et le verso.
Dans son livre A la mer/ Aan Zee, datant de 2010, se déploie sur dix volets pliés, la côte belge. Les plis forment les vagues qui s’écrasent petit à petit sur la côte. Sur le dépliant, sont notés les arrêts de tramways desservant la côte. Le recto montre « l’aller » du trajet, alors que le recto représente « le retour ». Le papier forme ainsi, grâce à des droites en relief, un volume.

Bernard Villers, À la mer/ Aan Zee, imprimé, Éditions Warda, Bruxelles, 2010, 11,5 x 9,9 cm (livre plié), 11,5 x 98cm (livre déplié), 200 exemplaires numérotés et signés. © Bernard Villers
Bernard Villers choisit des papiers fins, pour mettre en volume une surface, tout en jouant avec la transparence. Grâce à ce procédé technique, il crée une profondeur en combinant plusieurs aspects visuels, des lettres, des formes, des couleurs, des lignes.

Bernard Villers, Ou bien… Ou bien…, imprimé, Édition Le Nouveau Remorqueur, Bruxelles, 21 x 29,7 cm, 8 pages, tirage limité. © Bernard Villers
Bernard Villers organise spatialement son œuvre, proposant au lecteur une nouvelle lecture, et met l’accent sur l’objet concret du livre. Le support n’est donc plus seulement une surface, mais devient également volume. De ce fait, la ligne du pli reconstitue, dans notre imagination, une ligne continue, durable et permanente, sans écriture, ni dessin. La surface du livre devient alors dans le travail de Bernard Villers une nouvelle expérience plastique, son univers. Pli tel un axe de symétrie, pli tel une rencontre de lignes, pli tel un jeu de transparence. Dans le catalogue raisonné de l’artiste, Leszek Brogowski analyse le travail du pli chez Bernard Villers : « Le « pli » est dans multiplier et démultiplier, dans impliquer et expliquer, dans appliquer et dupliquer, dans simplifier et amplifier, dans compliquer et expliciter, dans accomplissement et dans complicité, dans rempli et empli, dans indiscipline et dans supplice. »3_
- Exerçant de 1966 à 1972, il s’agit d’un groupe d’artistes français (Bernard Pagès, Vincent Bioulès, Daniel Dezeuze, Louis Cane, Jean-Pierre Pincemin, et autres), s’intéressant à la matérialité du support, pour proposer grâce à la couleur et aux médiums, de nouvelles esthétiques. ↩︎
- Anne Moeglin-Delcroix, Esthétique du livre d’artiste, 1960-1980. Une introduction à l’art contemporain, Paris, Le mot et le reste/Bibliothèque nationale de France, 2012, page 344 (éd. or. : Paris, Jean-Michel Place/Bibliothèque Nationale de France, 1997). ↩︎
- Leszek Brogowski, Bernard Villers : les éditions du Nouveau Remorqueur : catalogue raisonné, Rennes, Éditions Incertain Sens, 2016, page 15. ↩︎






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