Audrey Ballacchino est une artiste céramiste installée à Crest, dans le département de la Drôme. Sa vocation première pour les lettres à cédé la place à son inclinaison pour la terre. Son parcours, sans se délester de son tropisme pour la poésie, s’est émaillé de formations dans les lieux saints de la céramique : Saint-Amand-en-Puisaye puis Dieulefit. Elle y a développé une pratique artisanale et une plastique artistique propre qui la font aujourd’hui exposer dans de nombreuses galeries. Ses œuvres interrogent tout autant la notion de convivialité que celle du temps. Elle nous accorde un entretien dont l’ambition est de tracer les inspirations, le chemin et la voix de ses productions artistiques.

La terre, le territoire

Le chemin d’Audrey Ballacchino passe de territoire en territoire. Des Vosges où elle est née, à la Nièvre où elle apprend la technique du grès et sa cuisson au feu de bois, de la Drôme où elle installe son atelier, à la Sicile dont elle hérite discrètement car son père, qui en est originaire, en parle peu. C’est cette terre familiale qui est la fourmillante inspiration de ses objets. Quelques souvenirs de vacances ajoutés à une curiosité pour les traditions locales, culinaires ou funéraires, sont convoqués dans une relecture des origines, avec toujours le souci du simple, du modeste. Sous ces mains, les formes s’hybrident, en écho au baroque sicilien. Ici une Tasse nichon invite le sein de Sainte Agathe de Catane à se fondre sur le cul d’une tasse à thé, là un Plat jaune et sa garniture rouille sont pétrifiés en une forme unique brouillant les frontières entre les fruits et la panière, entre le contenant et le contenu, entre le fonctionnel et le représentatif. Ailleurs, un Bol mollusque voit se figer en un collage inattendu la forme molle de l’animal et la rigueur d’un pot conique. Les objets  détournés et assemblés s’éloignent ainsi des fonctions du quotidien et deviennent des sculptures à part entière. Si la formation de la céramiste vient l’inscrire dans une tradition artisanale, ses œuvres, à la manière d’un Jean-Joseph Carriès, lui aussi élève de Saint-Amand-en-Puisaye1, s’émancipent de leurs fonctions premières en devenant objets d’art. En cela, les couleurs fétiches de l’artiste, parmi lesquelles le jaune citron, le kaki rouille, le blanc crème ou le rose clair, et surtout la simplification de cette gamme, limitée à trois teintes par projet, viennent rompre l’imitation du réel et actent le statut esthétique des objets.

Vers les lieux d’exposition

Les œuvres individuelles, chimères souvent bicolores, figent les reliefs d’un repas en une nature morte. L’histoire que chacune d’elle raconte, par l’association des éléments qui la composent, poursuit son chemin de la terre au lieu d’exposition. Lors de notre entretien, Audrey Ballacchino affirme amplifier la narration en proposant des combinaisons d’objets, mises en scène sur des tables, sortes de grands autels où se font et se défont les histoires. Le spectateur, lui, ignore si le banquet va commencer ou s’il est déjà fini. Nous devenons les invités de cette scène fantomatique où tout respire la convivialité. Toutefois, rien ne permet de rassasier nos faims triviales. C’est une autre nourriture  qui nous est proposée, celle d’une poésie de la table, sorte de mise en scène des souvenirs ou d’une invitation éternelle. Nos regards glissent sur la glaçure des objets en céramique, nous invitant à penser plutôt qu’à festoyer. Le dispositif choisi par l’artiste varie au gré des accrochages. 

Parmi ses expositions, on notera par exemple qu’en 2022 ce sont des objets uniques qui sont présentés à la galerie Chapelle XIV, lors de l’exposition collective, Cousinade2, à laquelle la Sicilienne de cœur participe. 

« Cousinade », Paris, galerie Chapelle XIV – Photo : Romain Darnaud

En 2023, elle investit la galerie Nec lors d’une exposition individuelle, Bouquet final. Elle occupe alors le lieu avec son dispositif privilégié, une table3, sur laquelle s’assemblent des objets hybrides, souvent monochromatiques, dont contenu et contenant fusionnent avec exubérance. La touche baroque est assumée. Elle place aussi des objets aux accents funéraires sur les murs, affirmant la perspective scénographique de sa proposition. L’oeuvre dépasse ici l’objet et devient un lieu, trace d’une expérience figée, ici un écho à la nature morte, au sens le plus littéral, suggéré par le titre de l’exposition4

« Bouquet final », Paris, Galerie Nec – Photo : Céline Saby.

Tout récemment, avec la complicité de son compagnon, le scénographe Olivier Brichet, et de la photographe Pascale Cholette, la céramiste enrichit son dispositif en multipliant les supports. Ces collaborations permettent à l’artiste « d’étendre le champ de [sa] pratique à la dimension d’un lieu, de l’habiter amplement »5. Dans le cadre des parcours d’art de la manifestation Sillon, Audrey Ballacchino occupe ainsi la chapelle Saint-Jean-Baptiste de Truinas6. Elle y place la photographie d’une de ses tables de banquet, surchargée de céramique jaune et crème, prise en pleine nature et dont la prise de vue est organisée comme une célébration. La chapelle se configure autour de cette image reproduite, les chaises sont regroupées et agencées par l’artiste, un objet individuel en céramique jaune, vase-bouquet est posé sur le sol, quelques citrons dans un sac en plastique sont accrochés au mur,  ils semblent tous échappés de la photo sur laquelle ils figurent aussi, sur un sol herbeux ou accrochés à une chaise. Les mondes du dehors et du dedans sont confrontés, la photographie vient, en trompe l’œil, ouvrir l’espace sacré au monde profane de la natura naturans. Il semble ici qu’Audrey Ballacchino interroge justement la nature de l’art, elle place ses objets comme les éléments d’une syntaxe et interroge, à la manière de Joseph Kosuth, les liens entre art et langage7. La distance que la céramiste met entre la fonctionnalité de ses objets et ses installations ouvre le champ à la poésie. Ballacchino se voit dans une exploration du fragile, une expérimentation qui la fait tâtonner au fil de son parcours artistique allant d’un geste spontané qui produit l’objet hybride, au « récit mythologique d’un banquet qui aurait eu lieu », nous confie-t-elle.

« Sillon », Eglise Saint Jean Baptiste de Truinas – Photo : Pascale Cholette.

La voix des oeuvres

La convivialité est centrale dans la démarche d’Audrey Ballacchino. L’atelier qu’elle partage avec quatre autres artistes, en pleine nature, est le préalable à cette notion du moment collectif. Plus encore, ses dispositifs d’exposition, qui évoquent les repas siciliens tantôt dans une veine poétique joyeuse, tantôt dans un deuil baroque, sont le reflet d’une activité de groupe. Le spectateur vient peupler un lieu où la présence des anciens convives est palpable. Les tables montrent les restes pétrifiés, mais suggèrent plus encore les gestes des vivants qui les ont partagés. L’immuable convoque ici l’idée du mouvement, et donc du temps, faisant résonner le travail de Ballacchino avec celui de Daniel Spoerri qui, lui, revendique :  « … dire ou montrer le contraire d’une idée pour l’amplifier. Fixer pour suggérer ou convoquer le mouvement, celui de la conscience du spectateur, par exemple. Il y a une mécanique de la contradiction. » La céramiste dit provoquer intentionnellement une forme d’attirance ou de répulsion. Avec ses couleurs elle appelle l’œil, mais la nourriture qu’elle fige est si peu appétissante qu’un sentiment contradictoire traverse celui qui observe. Ce dernier n’hésite plus entre le véritable banquet et l’objet d’art, il « rentre dans les viscères de la peinture »8. Pour cela, l’émaillage lisse de la surface surpasse un vernis et intègre l’œuvre, il est couleur, il est aussi celui qui transforme la scène, il en empêche la lecture littérale. En somme, la simplicité apparente des objets d’Audrey Ballacchino se mue en un récit énigmatique dont chacun ira puiser le sens. Daniel Spoerri disait « au fond je réagis au dripping incontrôlé de Pollock ou de San Francis »9. On pourrait voir dans la surface émaillée et coulante des œuvres de Ballacchino une forme de dripping apposé sur les souvenirs de festins mythologiques. Mais l »artiste, elle, préfère se projeter dans les mots de Georges Perec.

« Comment parler de ces « choses communes », comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent de ce qui est, de ce que nous sommes. »10_

  1. Jean-Joseph Carriès ↩︎
  2. « Cousinade », Paris, galerie Chapelle XIV, du 23/09 au 31/12 2022. Artistes et designers exposés : Audrey Ballacchino, Amélie Bigard, Maison Edmond Petit, Clément Garcia, Charles Hascoët, Arthur Hoffner, Samantha Kerdine, Rosanna Lefeuvre, Raphaël-Bachir Osman, Hervé Priou, Solène Rigou, Ulysse Sauvage, Eloi Schultz, Norma Trif, Mathilde Vieille-Grisard, Quentin Vuong. ↩︎
  3. Dispositif favori de l’artiste qu’elle a déjà déployé lors de sa première exposition personnelle, Jusqu’à Licata , à Roubaix en 2020. ↩︎
  4. Audrey Ballacchino 2023, « Bouquet final », February 09 – March 18, 2023, Galerie Nec, Alain Chiglien et Roger Nilsson, 20 rue des Coutures Saint Gervais 75003 Paris. ↩︎
  5. Entretien du 4 décembre 2023. ↩︎
  6. Exposition d’Audrey Ballacchino dans le cadre de « Sillon », du 14/10/2023 au 31/10/2023, Eglise Saint Jean Baptiste de Truinas. ↩︎
  7. Cf. Joseph Kosuth, One and Three Chairs [Une et Trois Chaises], 1965, Installation, Chaise en bois et 2 photographies, 200 x 271 x 44 cm, Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, Paris. ↩︎
  8. Entretien avec l’artiste, le 1er novembre 2023. ↩︎
  9. [in fondo reagivo al dripping incontrollato di Pollock o di Sam Francis] entretiens avec Alexandre Devaux, in Daniel Spoeri, L’instinct de conservation, Paris, Buchet Chastel, 2018, p. 106. ↩︎
  10. Perec Georges, l’infra-ordinaire, Paris, La Librairie du XXIè siècle, Seuil, 1989. ↩︎

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