L’Autoportrait de Louis Janmot est une toile emblématique de sa production artistique, mais aussi du genre de l’autoportrait au XIXe siècle. Conservée au musée des Beaux-Arts de Lyon, elle est actuellement présentée au musée d’Orsay à l’occasion de l’exposition sur son cycle peint : Le Poème de l’âme (vers 1850-1854). Placée dans la perspective du visiteur à l’entrée de l’exposition, elle est une véritable porte d’entrée vers la psyché du peintre.  

© Lyon MBA – Photo Alain Basset, Louis Janmot, Autoportrait, 1832, huile sur toile, 81,5 x 65,8 cm, 2010.3.1, Lyon, musée des Beaux-Arts.

Les cheveux en pagaille, les sourcils froncés, un regard sombre semble nous dévisager avec obstination. Le peintre se représente debout, en buste jusqu’aux hanches, orienté de face, dominant le regardeur. L’arrière-plan est composé d’un fond vert, découpé par une draperie rouge saturé, dont la simplicité des formes et des tons empêche notre regard de s’échapper de la composition, revenant inlassablement vers le visage. Janmot est habillé sobrement d’une tunique grise à rayures délimitée aux extrémités des manches et au col par un contour noir. Ces contours noirs ainsi que la tignasse brune du modèle agissent tels des cernes épaisses et créent un fort contraste lumineux avec la peau blanche de la tête, du cou et des mains. La main droite est repliée autour d’une palette ainsi qu’une poignée de pinceaux tandis que la main gauche tient fermement un pinceau solitaire entre le pouce et l’index. Les lignes de l’avant-bras droit, de la tunique du peintre et des épaules tombantes orientent à nouveau le regard vers la tête. Celle-ci est parfaitement délimitée par le col de la tunique ainsi que par la chevelure ramenée en arrière, dégageant la totalité du front, isolant le visage et le cou à la manière d’un buste sculpté. Le faciès finement dessiné du modèle laisse apparaître les traits marqués du modèle : lèvres pulpeuses, nez proéminent, sourcils généreux, froncés et enfin des yeux perçants aux couleurs sombres. 

Janmot réalise cet autoportrait en 1832 à dix-huit ans, soit un an avant qu’il se rende à Paris afin de rejoindre les ateliers d’Orsel puis d’Ingres à la fin de l’année 1833, et trois ans avant qu’il se rende en compagnie de ses confrères d’atelier Claudius Lavergne et Jean-Baptiste Frénet à Rome. Le jeune Janmot le réalise à l’issu du concours d’entrée aux Beaux-Arts de Lyon de 1832, et pour lequel il obtient le Laurier d’or : « Quelques mois auparavant, celui-ci s’était inscrit à l’école des beaux-arts et sans attendre avait été admis à se présenter au concours de fin d’année. » Il est conservé aux Beaux-Arts de Lyon puis est récupéré par l’artiste qui le retouche avant sa présentation au Salon de Société des Amis des Arts de Lyon en 1837. Le portrait reste ensuite entre les mains des descendants de l’artiste jusqu’à ce qu’une vente de 2010, en permette l’acquisition par le musée des Beaux-Arts de Lyon.

Cet autoportrait est intriguant à bien des égards. Dans l’esprit du spectateur du XXIe siècle, celui-ci fait naturellement écho au Désespéré de Gustave Courbet peint entre 1843 et 1846, soit une décennie après notre tableau. Le même regard frontal attire l’attention, à la différence que le sentiment procuré n’est pas le même : tandis qu’il s’agit d’un regard d’un “fou” chez Courbet, c’est la figure d’un peintre zélé que l’on retient chez Janmot. Ce portrait est très différent d’autoportraits de contemporains comme celui champêtre de Claudius Lavergne, travaillant comme Janmot dans l’atelier de Ingres et se rendant en Italie en 1835 avec ce dernier, ou de ceux de Jean-Baptiste Frénet ou Michel Dumas (1838), travaillant également dans l’atelier d’Ingres. De plus, Janmot réalise ce portrait encore vierge de la manière d’Orsel ou de Ingres et de l’art présenté au Salon à la capitale, témoignant de l’originalité du peintre.

Tout d’abord, Janmot est habillé dans un accoutrement peu conventionnel avec un large col rectangulaire, se rapprochant davantage d’un costume de théâtre que d’un habit contemporain. Le physique androgyne du modèle, le visage en pleine concentration ainsi que cette coupe très étonnante rappellent la figure de la Méduse avec ses cheveux faits de serpents et son regard pétrifiant, évocation faisant écho à l’expérience procurée par le portrait de Janmot aux spectateurs, hypnotisés par l’intensité de son regard. L’autre particularité du tableau réside dans la posture : la position des bras et des mains tenant les pinceaux renvoient à son activité de peintre qu’il semble suspendre afin d’observer brièvement l’état de son œuvre avant de se remettre à la tâche. Le regardeur immobile, “médusé”, devient le sujet-même du tableau qu’est en train de peindre Janmot. Ce procédé ingénieux semble inverser les rôles du sujet et du spectateur. Certains auteurs voient dans la pose de Janmot un combattant : « Le jeune homme tient ici en main sa palette et ses pinceaux comme s’il s’apprêtait à affronter une toile qui, par effet de miroir, correspondrait à l’effet du tableau lui-même. »

Les caractéristiques inhérentes à ce genre répondent à certaines particularités de ce portrait. Au XIXe siècle, l’autoportrait est un exercice propre au jeune peintre. Rares sont ceux qui le pratiquent tout au long de leur carrière à la manière de Gustave Courbet. Afin de réaliser l’une de ses premières œuvres peintes et exposées, Janmot se représente lui-même, probablement à l’aide d’un miroir permettant d’expliquer cette pose prise sur le vif. L’objectif de Janmot est de réaliser une démonstration technique devant les yeux d’un jury mais également devant de futurs acheteurs ou mécènes. L’autoportrait sert également au peintre du début du XIXe siècle à sa propre légitimation, le plus souvent à l’aide d’une mise en scène de soi. C’est peut-être dans cette optique que Janmot théâtralise son image dans une tunique qui semble provenir de la Renaissance italienne. Selon Stéphane Pacoud, le costume ferait référence au Moyen Âge. Il le compare par ailleurs justement au portrait de Franz Pforr par le peintre nazaréen Johann Friedrich Overbeck de 1810, témoignant d’un même col en trapèze. Il est toutefois difficile d’attester que Janmot se place dans l’héritage des Nazaréens alors qu’il ne se rend à Rome qu’en 1835. Toutefois, par cette mise en scène dans un costume historique au travail, l’artiste se place ainsi dans la lignée des peintres classiques. La disposition du drap est également un accessoire traditionnel du portrait, que les artistes de sa génération utilisent de moins en moins. Sa touche italianisante est par ailleurs régulièrement rapprochée, dans l’historiographie, de l’art préraphaélite et des nazaréens. 

L’autoportrait témoigne d’une représentation très personnelle et originale de Janmot, interpellant le spectateur par sa qualité technique ainsi que ses étrangetés. Par sa dimension expérimentative et démonstrative, l’autoportrait permet au peintre une grande originalité dans son entreprise picturale. Toutefois, à l’image de ce portrait, il est souvent difficile voire impossible de déterminer avec certitude l’intentionnalité de l’artiste dans l’effet procuré par certaines originalités dans un genre très personnel, ne comportant bien souvent pas de contraintes d’ordre contractuelles. Les autoportraits témoignent alors d’un certain vide dû aux nombreuses zones grises inhérentes à la représentation intime d’un peintre de sa propre image, rendant presque impossible la compréhension exhaustive de l’œuvre. Il faut alors peut-être accepter le mystère comme partie intégrante de la beauté d’un tableau. 

Bibliographie

HARDOUIN-FUGIER, Élisabeth, Louis Janmot : 1814-1892, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1981, p. 24, 40, 205, 219, 269, n° 1, fig. 4, repr.

Catalogues d’exposition

Karlsruhe, Lyon et Édimbourg, 2015-2016. Autoportraits : de Rembrandt au selfie, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle (31 octobre 2015-31 janvier 2016) ; Lyon, Musée des Beaux-Arts (26 mars-26 juin 2016) ; Édimbourg, Scottish National Portrait Gallery (16 juillet-16 octobre 2016),  catalogue sous la dir. de Sylvie Ramond, p. 124-125, cat. 50, repr. 

Lyon, 1986. Portraitistes lyonnais 1800-1914, Lyon, Musée des Beaux-Arts, Palais Saint-Pierre (juin-septembre 1986), sous la dir. de Madeleine Rocher-Jauneau, Élisabeth Hardouin-Fugier, Étienne Grafe, p. 167-168, n° 98.

Montauban et Besançon, 1999-2000. Les Élèves d’Ingres, Montauban, Musée Ingres (8 octobre 1999-2 janvier 2000) ; Besançon, Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie (29 janvier-8 mai 2000), sous la dir. de Georges Vigne, p. 120.

Paris, 2023-2024. Louis Janmot, Le Poème de l’âme, Paris, musée d’Orsay (12 septembre 2023-7 janvier 2024), catalogue sous la dir. de Servane Dargnies-de Vitry et Stéphane Paccoud.

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