L’exposition de pièces d’archives de Cristòbal Balenciaga, accompagnées de mannequins reproduisant les proportions de leurs anciennes propriétaires, permet de tisser le portrait de ces premières mécènes. Ces pièces transcendent le temps et, ces femmes absentes, sont rendues visibles par ces robes qu’elles habitent symboliquement.
La maison de couture Balenciaga a organisé, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine, une exposition intitulée « Balenciaga, figures de style » à l’ancien hôpital Laennec devenu le siège du groupe Kering en 2016.
Trente pièces inédites, créées par Cristòbal Balenciaga entre 1946 et 1968, sont sélectionnées afin de composer cette exposition. Elle tisse des liens entre ces pièces et leurs anciennes propriétaires, parfois anonymes, dont nous pouvons apprécier l’histoire et les photographies grâce à un important travail d’archives effectué par la maison.
Des mannequins morphologiques reprennent, grâce à des rembourrages en ouate et à des épaulettes, les mensurations des corps de ces clientes. Ces corps qui « échappent aux standards », comme le souligne l’historien de la mode Olivier Saillard dans la préface du livret d’exposition, afin de représenter une grammaire corporelle du réel1. L’exposition de ces modèles singuliers correspond à la fois à la volonté nouvelle du milieu de la mode d’être plus inclusif et, à la volonté de l’histoire de l’art d’être exhaustif. C’est ainsi l’occasion de rendre hommage aux clientes de Cristòbal Balenciaga, premières admiratrices des créations du couturier et garantes d’un patrimoine de la mode.


Le couturier français Paul Poiret ( 1879-1944 ), l’un des couturiers influents de son époque, affirmait se sentir plus proche du peintre que du commerçant, selon lui, ses robes étaient des portraits de ses clientes2. Chez Cristòbal Balenciaga, ce sont les silhouettes qui inspirent les coupes et les personnalités qui les animent. Ces pièces uniques qui germent dans l’esprit du couturier grâce à son savoir-faire sont en quelques sortes l’empreinte du corps de ces femmes. Les pièces de tissus s’assemblent alors pour raconter diverses histoires, comme celle de la Duchesse de Montesquiou-Fezensac, une infirmière qui aime la versatilité discrète et élégante des robes noires et des tailleurs Balenciaga, mais aussi celle d’Elisabeth Parke Firestone, socialite américaine et collectionneuse d’art qui porte la robe de Balenciaga lors de l’International Ball de Washington. Cette sculpturale robe bustier témoigne d’une véritable exigence de la coupe. Le corsage étroit s’ouvre sur un décolleté arrondi alors que la taille marquée contraste avec la multitude de jupons froncés, nécessaires pour soutenir le poids de la robe. Cette structure est adoucie par son tissu de soie rose poudré somptueusement brodé de fils d’or et pierres formant des grenades. Chaque vêtement créé répond à une narration singulière. La femme Balenciaga n’existe pas, elle est chacune d’elles.


Ces créations sont des portraits dont l’ambiguïté entre présence et absence est déterminante. Ces robes, ces tailleurs, ces manteaux sont présentés sur des mannequins inertes. L’absence de ces femmes, de leurs chairs, est rendue visible par ces figures de style in-habiter. C’est à l’origine de ces pièces sur-mesure que la maison a pu reconstituer ces silhouettes disparues.
Ainsi, cette exposition fait écho à la seconde présentée par Kering lors des Journées Européennes du Patrimoine, d’art contemporain cette fois-ci et intitulée « Habiter le temps ». Rachel Whiteread représente à l’entrée de la chapelle Laennec une œuvre qu’elle réalise en 1995 Untitled ( One Hunderd Spaces ) qui se compose de nombreux blocs de résine coloré, installés de façon parallèle, rappelant une assemblée. Ce sont des moulages de dessous de chaises. L’artiste réalise ainsi un impression en négatif d’un espace, le dessous des chaises, pour matérialiser l’invisible, l’absence de celle-ci. Elle partage le même espace que les créations précédemment mentionnées dans la mesure où celles-ci transcendent le temps. Ces pièces ne sont plus habit(ll)er en pratique, mais elles le restent symboliquement. Elles portent en elles la forme du corps de ces femmes et clientes disparues, premières mécènes du Couturier.


- Olivier Saillard, « Balenciaga, figures de style », 16 et 17 septembre 2023.
- Emilie Hammen, «Les mots de la mode», podcast produit par l’Institut national d’histoire de l’art, en partenariat avec Beaux Arts Magazine, 23 juin 2021.
LÉGENDES SUIVANT L’ORDRE DE LECTURE
Atelier de Cristòbal Balenciaga, Mannequin sur mesure de Rachel Bunny Mellon, XXème siècle.
© photographie @arthroughlens – Collection Balenciaga, Kering
Cristòbal Balenciaga et atelier, Robe et mannequin d’archives, XXème siècle.
© photographie @arthroughlens – Collection Balenciaga, Kering
Cristòbal Balenciaga, Robe de jour, XXème siècle.
© photographie @arthroughlens – Collection Balenciaga, Kering
Cristòbal Balenciaga, Robe du soir pour Elizabeth Parke Firestone, 1954-1955.
© photographie @arthroughlens – Collection Balenciaga, Kering
Rachel Whiteread, Untitled (One Hundred Spaces), 1995, résine, dimensions variables.
© photographie @arthroughlens – Collection Balenciaga, Kering
Cristòbal Balenciaga, Robe de jour, XXème siècle.
© photographie @arthroughlens – Collection Balenciaga, Kering






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