Romaine Brooks, Au bord de la mer, 1912, musée franco-américain du château de Blérancourt, Blérancourt.
© Photo : The Romaine Brooks Estate – Pascal Alcan Legrand

Montré dans le cadre l’exposition « Over the Rainbow » au Centre Pompidou, l’autoportrait Au bord de la mer de Romaine Brooks ouvre le parcours de visite, nous invitant à découvrir le Paris lesbien du début du XXe siècle. Focus sur cette toile d’avant-garde aux allures de Joconde saphique.

Le cadrage en plan américain et la peinture en niveaux de gris évoquent un cliché cinématographique. Pourtant, la figure de Romaine Brooks, approchant alors la cinquantaine, est bien loin des standards hollywoodiens de l’époque. Les cheveux en bataille, l’œil cerné et son visage sans maquillage s’en éloignent d’ailleurs tout à fait. Et pour cause : Romaine Brooks n’a pas vocation à plaire aux hommes, qui tiennent déjà, en ce début des années 1910, les ficelles d’Hollywood. Elle est alors la compagne de la lesbienne la plus influente de Paris, Natalie Clifford Barney, femme de lettre et riche héritière tenant salon au 20, rue Jacob. Si les monographies de Romaine Brooks passent parfois sous silence son homosexualité1 — pourtant vécue ouvertement — elles s’accordent en revanche sur un point : Brooks ne manquait pas d’argent. C’est cette aisance financière qui lui a permis de vivre son homosexualité au grand jour, mais aussi, last but not least, de peindre. Brooks a été la portraitiste infatigable du Paris lesbien du premier XXe siècle.

Dans cette toile, peinte en 1912 et acquise par l’État en 1922, la peintre s’accorde le temps d’un autoportrait. Une impression fraîche et lumineuse se dégage du tableau, ce malgré une palette de gris, chère à l’artiste depuis son passage à St Ives2. Sa silhouette au premier plan est la seule amorce d’une composition au reste dédiée au paysage marin. Dans le tiers supérieur du tableau, le ciel est couvert ; on devine une aube dissimulée par l’épaisse couche nuageuse. Le vent est palpable, il agite la chevelure de Brooks et crée dans la mer des remous bordés d’écume. Brooks tient fermement son manteau contre sa poitrine. L’air est frais, on le sent : voilà d’où vient cette impression de fraîcheur qui émane du tableau. Et si l’empathie est immédiate avec la figure de l’artiste, c’est parce que celle-ci nous regarde droit dans les yeux, quel que soit l’emplacement d’où l’on observe la toile.

Cette puissance du regard caractérise les autoportraits de Brooks. Le plus célèbre, celui de 1923, présente l’artiste dans un décorum plus soigné. Dans une tenue de dandy, le regard dissimulé sous l’ombre d’un chapeau haut-de-forme, l’artiste commence à nous observer avant même qu’on ne puisse distinguer son regard. Dans Au bord de la mer, au contraire, Brooks se laisse observer dans son plus simple appareil, ou presque. Le corps dissimulé sous une cape, qu’elle tient intentionnellement — une main en sort pour maintenir le vêtement en place — son visage est tout offert au spectateur. La pudeur d’une telle composition n’enlève rien à l’intensité de la présence de l’artiste. Brooks ne sourit pas, mais offre une attention, par son regard et sa posture, à qui regarde le tableau. Cette disponibilité de l’artiste dans la toile ne tient pas à une quelconque nudité qui aurait été exposée là pour le plaisir du spectateur. Son corps est couvert, comme le ciel au-dessus d’elle ; pourtant, à mesure que le ciel rosit à travers les couches de gris, une douce présence émane de la figure de l’artiste.

Le naturel désarmant de la peintre dans cette toile en fait une œuvre profondément féministe. Plus encore, les cheveux ébouriffés, le cou largement dénudé et la cape recouvrant une chemise défaite, sont autant de preuves d’une sensualité lesbienne se passant des attributs habituels du vestiaire féminin. C’est là une des forces de Brooks : introduire dans ses portraits les indices d’une sexualité qui se passe des normes, notamment picturales. L’omniprésence d’une nature sauvage dans la toile est une forme d’autorisation à cette liberté, voire d’invitation à cette sensualité. La présence, même infime, du phare au loin, signale que le lieu où se situe la scène est habité. Pourtant dans le cadre, tout est liberté, tout est sauvage. C’est cela qu’elle choisit de nous montrer : pas l’interdiction, pas la pesanteur de la norme, pas la contrainte, mais la possibilité. 

Le parti pris artistique de Brooks recèle une volonté de faire époque, en immortalisant la fange lesbienne d’une artistocratie littéraire et artistique qui s’est épanouie à Paris au début du XXe siècle3. Brooks comme d’autres s’est brièvement mariée pour conserver son statut social, et pour obtenir une rente. Au reste, elle a mené une existence lesbienne, dont le chef-lieu était le salon littéraire de Barney rebaptisé « le salon des Amazones », et dont un plan à main levé trône dans la même salle de l’exposition. Se proclamer amazone, c’est aussi une façon de démarrer les archives lesbiennes, inexistantes avant le XXe siècle, en s’appropriant le nom d’une tribu mythique qui aurait existé à l’époque d’Homère. « Si tu ne te souviens pas, invente », écrira plus tard Monique Wittig, répondant au besoin de retracer l’histoire manquante des existences lesbiennes. C’est ainsi que Brooks peignit, ces portraits d’archives qui « pourraient bien être les derniers témoins de nos contemporains4 »._

  1. Voir notamment Françoise Werner, Romaine Brooks, Paris, Plon, 1989. ↩︎
  2. Catherine Gonnard, « Romaine Brooks », Dictionnaire universel des créatrices, Paris, éd. des Femmes – Antoinette Fouque, 2013. ↩︎
  3. Tirza True Latimer, « Le Paris-Lesbos de Natalie Clifford Barney », Over the Rainbow, cat. exp., Paris, Centre Pompidou, 2023. ↩︎
  4. Élisabeth de Gramont, « Introduction », Romaine Brooks. Portraits, tableaux, dessins, Paris, imp. Braun et Cie, 1952, p. 4. ↩︎

LEGENDES PAR ORDRE DE LECTURE

Romaine Brooks, Au bord de la mer, 1912, huile sur toile, 105 x 68 cm,

Centre Pompidou, Mnam-CCI, Paris, achat de l’État en 1922, attribution en 1922

Romaine Brooks, Autoportrait, 1923, huile sur toile, 117,5 x 68,3 cm, Smithsonian American Art Museum, don de l’artiste, 1966

EXPOSITION “Over the Rainbow”

Centre Pompidou, Paris

Jusqu’au 13 novembre 2023

https://www.centrepompidou.fr/fr/programme/agenda/evenement/1dHa3YK

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